Diagonale Brest – Strasbourg : En solitaire

24 au 27 septembre 2009



Initialement, cette diagonale devait être réalisée en trio avec Jean- Claude et Francis, mes compagnons de route D’Hendaye - Menton. Mais un deuil familial m’a contraint à différer mon départ et à m’engager en solitaire sur ce périple. Malgré une récente tentative réussie en solo sur Strasbourg Perpignan, c’est pourtant avec une certaine appréhension, que je me lance, avec une quinzaine de jours de retard, sur les traces de mes comparses pour essayer de réussir, comme eux, cette longue escapade.


De Brest (29) à St Hilaire du Harcouet (50) : 309 km, dénivelé 2585 m

Brest, 4h30 du matin, le cérémonial du tampon accompli, je me lance dans la nuit profonde pour une virée sur les montagnes russes qui ondulent entre Guipavas et Landernau. Après quelques tours de roue, je réalise que j’ai peut être été trop confiant en choisissant de laisser l’imperméable à la maison. La nuit enveloppante et l’absence d’éclairage de rue me privent de la vue de l’enclos paroissial de Sizun où je cherche un moment une boite à lettres pour le premier contrôle. Tandis que je gravis le Roc Trevezel, me reviennent les images des cohortes de cyclistes montant et descendant dans la lumière d’une rare éclaircie lors du dernier Paris-Brest-Paris. Mais à cette heure, je ne croise personne. C’est finalement rassurant, tous ont aujourd’hui rejoint leur pénates.

Le crachin et un temps brumeux m’accompagnent jusqu’à Carhaix que j’atteins au lever du jour.

Bien que mes activités récentes ne m’aient guère permis de m’entraîner comme il se doit pour tenter cette randonnée au long cours, je me surprends à pédaler à bon rythme et c’est avec un peu d’avance sur la feuille de route que j’arrive à Corlay. La bourgade parait sans vie, triste sous la grisaille. Dans le bar PMU du village, des clients taiseux inspectent sans le laisser paraître ma monture et mon accoutrement. Les gestes sont rares, le renouvellement des consommations se fait sans mot dire, sur un relèvement de sourcil ou d’un geste à peine perceptible en touchant la casquette. On devine que la folle ambiance n’est pas de mise tous les jours ici.

Ploeuc Sur Lie est un peu animée en ce jour de marché. C’est là que je fais halte pour le repas de midi et pour un second pointage.

L’après midi se poursuit sans histoire sur des routes tranquilles via Lamballe et Languenan. A l’approche de la vallée de la Rance, je contacte Yvon Lebarbier, sariste qui a retrouvé presque par hasard mes compères deux semaines plus tôt sur le même itinéraire. Yvon venu à ma rencontre dans un village proche de Chateauneuf d’île et Vilaine m’invite à prendre un peu de repos dans sa maison de Saint Guinou, village des environs de Dinan situé par hasard sur mon parcours.

La halte est de courte durée, le temps de goûter aux crêpes, d’ingurgiter une bière et déjà il me faut repartir lesté du restant des crêpes, remède miraculeux contre la fringale, si j’en crois son épouse.

Yvon m’accompagne jusqu’à Dol de Bretagne. Tout en roulant nous évoquons notre passion commune des longues distances. J’aime l’état d’esprit de la confrérie des diagonalistes où le souci d’encourager et d’entraider supplante très largement l’esprit de compétition. Pour l’avoir vécu, chacun avec nos propres histoires, nous savons que le goût pour ce genre de ballade n’est pas justifié par une recherche de l’exploit mais relève plutôt d’une quête intérieure.

Jusqu’à Pontorson, la proximité de la mer combinée à l’absence de relief laisse au vent de nord-est suffisamment de vigueur pour ralentir ma progression.

Après Saint James, le parcours devient plus accidenté. Alors que je me suis résigné à jouer encore quelque temps du dérailleur pour venir à bout de cette succession de côtes, la route devient facile, elle plonge vers Saint Hilaire dans une longue descente.

Au terme de la première journée, je suis plutôt rassuré de ne pas être trop fatigué malgré le peu d’entraînement des deux deniers mois, et je me dis que l’objectif final, Strasbourg, n’est pas forcément un leurre.



De St Hilaire du Harcouet (50) à Moigny l’école (91) : 302 km, dénivelé 2190 m

Pourtant prévenu par mes compagnons éclaireurs, je commets la même erreur de parcours qu’eux au départ de Saint Hilaire. Je me retrouve sur la grande route qui mène à Domfront au lieu du parcours prévu qui passait par Barenton. Mais les nappes de brouillard qui persistent par endroit m’incitent à ne pas prendre le risque de m’égarer dans la nuit froide sur des routes perdues au milieu de la campagne

Au lever du jour, je roule au travers de longues forêts sur d’interminables lignes droites où les côtes succèdent aux descentes sans discontinuer.

La Ferté Macé, puis Carrouges où je pointe.

À Sées, je m’offre une pause casse-croûte sur une superbe place pavée entre une imposante cathédrale gothique et des maisons anciennes disposées en arc de cercle sur le pourtour.

Puis je m’attaque au morceau de choix de la journée sur des routes parcourues en 2007 lors d’un éprouvant brevet de 600 km.

Dire que les collines du Perche, que je redoutais un peu, pour en avoir déjà éprouvé la difficulté, se négocient sans mal serait mentir, mais finalement ça se passe plutôt mieux que prévu, malgré un vent de nord-est défavorable. Le soleil qui illumine la campagne avec une belle lumière de début d’automne parvient par moment à faire oublier le vent.

Je dépasse Mortagne au Perche aux environs de midi avec près d’une heure d’avance sur ma feuille de route. Je déjeune frugalement à l’ombre de l’église de Saint Mars de Reno.

En guise de dessert quelques montées sévères à travers bois, puis c’est Longny au Perche. Au-delà, je sais maintenant que le plus dur est fait.

Senonches, nouveau pointage où un sportif plutôt musclé du coude m’explique le déroulement du Paris-Brest Paris vécu en tant que supporter. De l’ouverture à la fermeture du bar, il oeuvrait pour que la pompe à bière ne soit pas désamorcée. C’est un métier !

Après la campagne plaisante du Perche, la Bauce paraît bien morne : des champs de betteraves des silos, des champs de betteraves et encore des silos. Seul agrément sur ce parcours monotone, le superbe château d’Esclimont dans les environs de Gallardon

L’itinéraire que j’ai concocté pour éviter les grandes routes réclame beaucoup de vigilance. A plusieurs reprises, la randonnée s’apparente à un jeu de piste et c’est presque avec soulagement que je retrouve la N191 qui me conduira à Etampes, mon prochain pointage, sur une des rares routes à grande circulation de ce périple.

Abruti par la circulation et le vent contraire, je m’octroie une pause avant de me faire surprendre par la nuit à la sortie de la ville.

Il me reste encore une vingtaine de kilomètres avant de rejoindre mon hébergement en chambre d’hôtes à Moigny l’école. En forêt je remarque de nombreuses voitures arrêtées tous feux éteints. Je crois d’abord à une rencontre entre membres d’une société secrète mais je ne tarde pas à comprendre en croisant des piétons qu’ils s’agit simplement de curieux venus écouter le brame du cerf.

A Moigny l’école, une lumière s’agite dans la nuit, c’est mon hôtesse qui fait signe pour localiser le gîte.

Elle m’a attendu et me propose de dîner avec elle. C’est une des rares personnes avec qui j’aurai parlé aujourd’hui.



Moigny l’école (91) – Gondrecourt le château (55) : 264 km, dénivelé 1290 m

Si j’en juge par les rares véhicules que je croise sur la route normalement très fréquentée qui mène de Milly la Forêt à Fontainebleau, samedi matin c’est la grasse matinée.

Le jour finit par se lever au bout d’une ligne droite sans fin qui déchire la forêt entre Samoreau et Montereau, Le seul relief rencontré est le saut de mouton du franchissement de l’autoroute.

A Saint Germain Laval, le patron du café me questionne sur les diagonales : la plaque de cadre, avec un départ déjà lointain et une destination pas vraiment encore proche, l’intrigue. Il sent bien que ce client est un drôle de client. Je repars avec ses encouragements.

Pour une fois, j’en ai vraiment besoin car l’ennui me guette : hier, la Beauce, aujourd’hui la Brie et toujours le vent de trois quart.

Pour oublier ce paysage sans attrait, aux villages déserts, je me décide pour la première fois à rouler en musique. Le vent de toute façon ne me permet pas de percevoir les rares véhicules qui arrivent de l’arrière. Après un bref intermède avec Purcell, j’opte pour John Le Hooker. Ainsi, je quitte les mornes plaines à betteraves pour les champs de coton du Mississipi. Le rythme du blues semble se transmettre au pédalier. La prochaine fois j’essaierai le Ska, c’est encore plus tonique !

Une halte repas rapide à Anglure, puis je reprends ma lente progression toujours contrariée par le vent dans un paysage encore plus désolé que la Brie. Le vent fait naître des tourbillons de poussière au dessus des terres labourées.

Histoire de me retenir encore plus longtemps dans cette campagne sinistre, le revêtement se fait rugueux et les quelques villages traversés me paraissent encore plus déserts que les villages briards. J’espère, mais en vain trouver un café, mais les gens d’ici ne semblent vivre que par la betterave…

Enfin, à partir de Chavanges j’ai l’impression de retrouver un environnement plus accueillant. Dans le bar-hotel-restaurant-épicerie où je pointe, le duo de diagonalistes tourangeaux n’est pas passé inaperçu. Le patron de l’établissement me rapporte qu’eux aussi semblaient éprouvés par le parcours qui les avaient conduit chez lui.

Passé ce dernier contrôle, la route devient plus plaisante, agrémentée par des forêts, des prairies où broutent des troupeaux de vaches. À Bailly le franc, je m’arrête un instant pour admirer une curieuse église à pans de bois.

Jean-Claude et Francis m’ont parlé de la difficulté du final de cette étape au profil ondulant sur des routes étroites et aux villages peu éclairés.

Par précaution, après Montier en Der, je me mets en quête d’un restaurant. A Chevillon, il en existe bien un près du canal, mais ce soir, c’est relâche. Pas de chance ! Là, j’apprends par hasard que la route est coupée en raison de travaux. En scrutant la carte, je vois un détour qui pourrait m’épargner les 6 ou 7 km de rallonge qui sont au menu du jour. Une rapide consultation de « Gégépéesse » et je me décide pour la route suggérée par cet expert.

Bon choix, mais le prix à payer est un peu raide, c’est une montée garantie trois chevrons. Tant pis, j’y vais ou plutôt j’essaie d’y aller en zigzaguant debout sur les pédales et en ahanant comme un bûcheron. Arrivé au sommet, le revêtement disparaît. Je détaille la carte, pas d’erreur. Il me faudra patienter encore quelque temps pour retrouver le bitume. Pour le guidage, je m’en remets à la merveille technologique, qui ne sait pas quel risque elle court à me mener sur des routes perdues. Mais ce soir, je la trouve vraiment très inspirée, non seulement elle m’emmène droit au but, mais en prime elle m’offre un parcours bucolique même si les des chemins que j’emprunte sont plutôt sinueux,

La fraîcheur du soir qui tombe sur la campagne vallonnée m’incite à redoubler d’ardeur. Je ne tarde pas ainsi à rejoindre l’itinéraire prévu à Mandres en Barois après une escapade champêtre via Effincourt et Saudron.

Je réalise que le vent s’est arrêté, alors que j’aperçois les premières lumières de Gondrecourt.

Vers 21 heures, je fais une entrée remarquée dans la pizzeria sur la place du village. Mon harnachement semble plaire aux enfants de la tablée voisine qui se verraient bien ainsi casqués et bardés de lumières clignotantes tels des héros intrépides venus d’autres galaxies.

Ce soir là, mon hôtesse de Gondrecourt est de sortie. C’est donc seul que je pénètre dans une grande demeure laissée ouverte et que je prends possession des lieux. J’espère simplement ne pas m’être trompé de maison.

Un message manuscrit apposé à la porte d’une chambre me rassure « Gérard Gauthier, c’est là ! ».



GONDRECOURT LE CHATEAU (55) – STRASBOURG (67)

211 km, dénivelé 1470 m.


Alors qu’il fait encore nuit, je quitte mon gîte. De mon hôtesse, que je n’aurai jamais rencontré, il ne me restera que le souvenir de ses confitures…

Après Maxey sur Vaise, je commets une nouvelle erreur de parcours et me retrouve à Champougny où je ne n’aurais jamais du passer. Là, pour faire bonne mesure, je pars à l’opposé de la direction normale.

A Sepvigny, je réalise mon erreur. Mais par chance une jolie infirmière levée avant l’aube de ce dimanche matin me remet sur le bon chemin. Les surprises sont parfois le bon coté des diagonales !

Après le lever du jour, village après village, la campagne lorraine se laisse grignoter. Au hasard de la route je découvre l’imposant château d’Haroue et la superbe halle en bois de Vezelize.

J’effleure Baccarat que j’ai choisi d’éviter en empruntant la rive gauche de la Meurthe. Vers midi, je suis à Raon l’étape dans une épicerie où ces dames semblent accoutumées aux diagonalistes et à leur quête du tampon de contrôle.

Il me reste à gravir le col du Donon, ultime difficulté de cette diagonale. La route remonte vers le pied du col par un long faux plat accroché au flanc de la vallée qui se resserre insensiblement.

A Celles sur Plaine, la montée du col commence d’un coup. A peine 300 m d’ascension, mais une vraie pente, très marquée pendant les deux premiers kilomètres, puis un peu moins dure me semble t’il sur la fin..

Avant de dévaler vers la plaine d’Alsace, je fais halte à l’auberge du Col du Donon pour m’octroyer la bière récompense que je m’étais promise. Il faut savoir se motiver pour atteindre le sommet…

Le contrat est presque rempli. Il ne reste plus qu’à se laisser glisser vers Strasbourg, via Mutzig .

En arrivant à Strasbourg, Je réalise que nous sommes le 27 Septembre, le jour de mes 55 ans. Comme cadeau d’anniversaire, je m’offre une quatrième diagonale. Après tout, on n’est jamais si bien servi que par soi-même  !


La diagonale Brest - Strasbourg, malgré la satisfaction de la réussite d’une randonnée entreprise malgré moi en solitaire ne me laissera pas un souvenir impérissable. J’ai trouvé très monotone, pour ne pas dire sans intérêt, les 300 km de parcours entre Senonches et Chavanges. Par ailleurs, l’attrait de cette diagonale a sans doute été atténué par le fait que j’avais déjà parcouru déjà la majeure partie de l’itinéraire breton et normand.

Enfin, je crois que cette diagonale aurait été plus agréable en compagnie de mes habituels compagnons de route

Gérard Gauthier

24 – 27 septembre 2009