Diagonale n° 11 - 105 : STRASBOURG - HENDAYE

« La route des écureuils »

 

du 22 au 26 juin 2011

 

 

Au commissariat de Strasbourg, vers trois heures du matin.

Sûr de la supériorité que lui confère l’uniforme, le planton refuse d’apposer sur le carnet de route le sacro-saint tampon qui officialise le début de toute diagonale. À l’entendre et à le voir aussi borné, je renonce à argumenter pour obtenir le précieux sésame. Dans mon for intérieur, je pense : « Que monsieur le sous-brigadier ne veuille pas compromettre Marianne avec un vulgaire cycliste, après tout, je m’en tamponne ! »

Par chance, Jocelyne la « Madone des diagonalistes » (*) sanglée dans son baudrier fluorescent est descendue sur terre. Parée de son habit de lumière, elle remplace l’icône républicaine et authentifie la date, l’heure et le lieu de mon départ. Pour l’heure je suis sauvé !

 

(*) : « La Madone des diagonalistes » n’est autre que Jocelyne Hinzelin que tous ceux qui sont passé un jour par Strasbourg ont rencontré à l’arrivée ou au départ d’une diagonale. Un grand merci à notre accompagnatrice alsacienne préférée.

 

 

 

1° jour  : STRASBOURG (67) – BRAZEY EN PLAINE (21) ;  320 km – Dénivelée 2660 m

Jocelyne m’accompagne jusqu’à Lingolsheim. Tandis que ma bienfaitrice repart vers Strasbourg prendre quelques heures de repos avant d’embaucher, je mets le cap sur Entzheim.

Dans la clarté lunaire, je scrute le ciel avec l’espoir que les nuages amassés ne se déverseront pas en orages aussi violents que ceux qui se sont abattus la veille sur Strasbourg.

Au lever du jour, peu après Obernai, les premiers reliefs alsaciens se font sentir sous la pédale. Sans être très perspicace, je devine que la journée sera bosselée.

À Triembach au Val, en bordure de la route je reconnais la maisonnette où nous avions séjourné alors que nos enfants étaient encore des enfants. Deux décennies ont passé depuis…

À cette heure matinale, la route est déserte. Des nappes de brouillard, reliquat des orages de la veille, encombrent par endroits le creux des vallons.

Vers Fouchy, les gracieuses cabrioles d’un chevreuil dévalant une pente à l’orée d’un bois m’arrachent un instant à la rêverie dans laquelle m’entraîne parfois cette chevauchée solitaire.

Au passage du col dUrbeis, un panneau indique la ligne de partage des eaux entre mer du Nord et Méditerranée. En l’apercevant, je ne peux pas m’empêcher de divaguer : Quelle cause infime détermine le cheminement de la goutte d’eau vers l’une ou l’autre mer ? N’est ce pas le même hasard qui préside à notre destinée : le souffle d’air à peine plus fort pour la goutte d’eau, l’événement en apparence insignifiant qui oriente autrement une vie ?

Au pied du col, tout change. Aux belles maisons à colombages des villages colorés alsaciens succèdent les austères maisons vosgiennes en pierre avec leurs portes cintrées, parfois ornementées de frontons sculptés en grès rose.

La route d’abord facile entre Provenchères et la Croix aux Mines est parsemée de petits villages où émerge, ci et là, un clocher à bulbe.

Puis à partir de Ban sur Meurthe, elle monte, sombre et enserrée, entre des parois rocheuses abruptes où s’accrochent des futaies de sapins. Dans l'étroit défilé de la Straiture, la route se fraye un passage volé par endroit au torrent de la Petite Meurthe qui se précipite parfois avec fracas du haut d’un chaos de rochers moussus.

Avant neuf heures, en guise de petit déjeuner, après les cols dUrbeis et de Mandray j'avale le troisième col de la matinée, Sucerneux, avant de dévaler vers Gérardmer.

À l’entrée de la ville, une statue colossale de Gulliver composée avec des feuilles mortes collées sur une carcasse grillagée, m’oblige à un arrêt. Je me dois, tant le message délivré semble clair, d’immortaliser ma monture devant l’œuvre. L’artiste inspiré l’a intitulé « les déraillés ». Faut-il voir là un clin d’œil aux diagonalistes de passage ?

Plus loin, dans le silence de la montée du col de Sapois, un écureuil, le second de la journée, me sort à nouveau de l’engourdissement mental provoqué par le rythme lent et régulier du pédalage.

À peine entrevu, il disparaît bien vite dans la forêt.

J’aime ces rencontres fortuites et rares, c’est un des bonheurs de la diagonale.

Lors d'un pointage à Vagney je discute dans un bar, le temps d’une bière avec des rockers. En reprenant la route, je n’ai de cesse de retrouver la fiancée rencontrée quelques semaines plus tôt lors d’un séjour breton et cycliste à Rochefort en Terre.

Mais à Remiremont, pas de trace de ma dulcinée octogénaire. Hélas, trois fois hélas, l’horloge impitoyable continue de tourner, m’obligeant à mettre fin prématurément à cette idylle. En cycliste obstiné, je choisis de reprendre la route !

À la sortie de Remiremont, confronté à une bosse difficile qui pompe toute mon énergie, j’en viens presque à oublier ces déboires sentimentaux lorrains.

Aux alentours de midi, j’achève de me consoler devant une assiette de pâtes à la carbonara dans un restaurant décoré de casseroles et passoires et de ferblanterie diverse produites au Val d’Ajol.

Au-delà de Fougerolles, la route file dans une campagne monotone, émaillée par de rares villages sans caractère, même avec leurs clochers à impériale.

Les longues lignes droites avec des moutonnements sévères paraissent interminables. Dommage, les retrouvailles avec ma Franche Conté natale ne me laisseront pas, cette fois au moins, un souvenir impérissable.

En traversant Vesoul en milieu d’après midi, je ressens toute l’ironie de la chanson du grand Jacques. Comment peut-on avoir envie de visiter une ville si terne ? Mais en y réfléchissant un peu, je réalise que personne d’autre que moi n’a écrit « Vesoul » sur la feuille de route. Cycliste rime parfois avec masochiste !

À la sortie de la ville, pour rejoindre Andelarot, je dois emprunter une piste cyclable, logée dans une sorte de cage en surplomb, bordée de chaque coté par des routes à fort trafic.

Pour m’extraire définitivement de Vesoul qui ne me pardonne pas de ne pas l’aimer, après être sorti de cette cage à cyclistes, je dois lutter, debout sur les pédales, sur une forte rampe où vrombissent des camions. Un moulinage patient finit enfin par m’arracher à cet enfer automobile.

Au-delà, les interminables toboggans, qui mettent les jambes à rude épreuve, recommencent.

Vers Granvelle et le Perrenot, la pluie longtemps menaçante se met à tomber, Elle m’accompagne jusqu’à Gy, lieu de mon second pointage.

La soirée se poursuit dans un paysage monotone où les reliefs finissent par s’estomper lorsque la vallée de la Saône s’annonce vers Auxonne.

J’arrive à Brazey en plaine à la tombée de la nuit. Malgré le confort sommaire de l’hôtel et son restaurant, où l’on sert un steak tellement coriace qu’il mérite pleinement sa dénomination de plat de résistance, j’apprécie cette halte pour une très courte nuit de sommeil.

 

 

2° jour  :  BRAZEY EN PLAINE (21) - ROCHEFORT MONTAGNE (63) ;  303 km - Dénivelée 2650 m

L’étape du jour risque fort d’être éprouvante lorsqu’il faudra en fin de soirée, vaille que vaille, affronter la forte dénivelée qui m’attend à la sortie de la capitale auvergnate. Aussi, en me couchant je me suis résolu, inspiré par un slogan mal digéré, à « Dormir moins pour pédaler plus ! ».

C’est ainsi qu’à trois heure et demie du matin, j’enfourche mon vélocipède et traverse bientôt la forêt de Saint Nicolas de Citeaux.

L’heure et l’endroit sont propices à une écoute attentive de « L'étranger »[1]. Albert Camus me conte ainsi jusqu’à l’aube la révolte du condamné à mort Meursault. La voix de l’auteur avec son timbre si particulier imprime l’atmosphère d’un roman que j’avais presque oublié.

Lorsque l’aube naît aux alentours de Beaune, l’étranger n’a plus à espérer, ses heures comptées…

Après cette escapade littéraire, je poursuis par une promenade entre les clos qui ceinturent les grands crus de Pommard. Je plonge et remonte dans les vagues du vignoble d’Auxey Duresses, avant d’atteindre les coteaux de la Rochepot dominée par son château, aux toits chamarrés de motifs en tuiles vernissées.

À Nolay, lorsque je pointe mon nez dans le bar de Betty Boop avec l’intention de pointer, la demi-heure d’avance grappillée sur le sommeil a déjà presque fondu. La dame, quinquagénaire fatiguée, n’a plus qu’une lointaine ressemblance avec la collection d’images de la célèbre pin-up qui décore son bar.

De Couches au Creusot, je retrouve des paysages familiers où, quelques années plus tôt, j’ai randonné à pieds par monts et par vignes. J’aime ces routes qui épousent les rondeurs du paysage en se déliant en courbes harmonieuses, laissant entrevoir à chaque détour un paysage sans cesse renouvelé de prés et de bocages.

Dans une combe en contrebas de la route, des charolais entament une course dont l’enjeu m’échappe d’abord. Les bovins, qui courent sensiblement dans la même direction qu’un certain cycliste, finissent par le distancer avant de disparaître dans un bosquet. Un peu vexé d’être ridiculisé par ces bêtes à cornes, j’en viens à me demander si la « vache qui rit » n’est pas l’instigatrice de ce jeu destiné à se moquer du bœuf à pédales qui ahane sur les reliefs bourguignons. L'envie soudaine d'une côte charolaise d'un autre type pourrait, sils parvenaient à lire dans mes pensée, calmer rapidement les ardeurs des régionaux de l'étape.

Après Montcenis, le parcours est très accidenté. Dans les côtes, où je progresse lentement, je déchiffre les noms presque effacés de célébrités cyclistes. J’ai beau lire et relire chaque nom, le mien manque toujours sur le bitume … Voila le triste destin des obscurs porteurs d’eau !.

Vers Toulon sur Arroux, les reliefs s’adoucissent, la route coule doucement jusqu’à Gueugnon et Digoin où je franchis la Loire.

D’ordinaire, les bâtiments industriels me laissent assez froid, mais celui-ci, avec ses imposants stocks de bois, me glace carrément : c’est une usine de cercueils un peu à l’écart de Molinet.

Je ne m’attarde guère et décide de pousser vers un endroit plus accueillant pour réalimenter l’animal pédalant.

À l’écart de la route, sur une aire de pique-nique où je me suis arrêté, un vagabond est installé sur une table voisine. L’homme obèse et sale allume son réchaud à gaz et prépare sa tambouille en écoutant la radio. J’hésite à engager la conversation…

Plus tard, alors que j’ai repris la route, l’homme me dépasse avec son vieux scooter. Sur le coté de sa pétrolette est arrimé un bagage qui ressemble à une tente. Je regrette, un peu tard, de ne pas lui avoir parlé…

Au Donjon, grosse bourgade aux volets clos, le cafetier est un initié. Il ne compte plus les coups de tampon distribués aux « diagonalistes ». Au premier coup d’œil, il les distingue des cyclistes ordinaires ; les cyclos aux long cours consomment le plus souvent debout et paraissent toujours vouloir repartir avant même d’être arrivés.

À l’approche de Lapalisse, les sapins noircissent la crête des premiers reliefs de la montagne bourbonnaise. La descente rapide dans la ville me laisse un instant entrevoir le château que je devine imposant derrière ses échafaudages.

Le vent latéral, plus sensible sur le plateau finit par engourdir les sens. Il m’arrive parfois lorsque la vie disparaît du paysage, lorsque les bosses s’atténuent de rouler longtemps en étant absent. Cette « somnolence éveillée » me vaut cette fois une erreur d’aiguillage qui se solde par une rallonge de quatre ou cinq kilomètres et la visite imprévue d’une zone industrielle au nord de Cusset.

Après Vichy et Bellerive sur Allier, je remonte par une route tranquille vers Randan.

Jusqu'à l’entrée nord de l’agglomération clermontoise, l’œil rivé au compteur et à la feuille de route, je m’efforce de conserver une demi-heure d’avance récupérée, tant j’appréhende la traversée de la ville et la montée du col de la Moréno.

La semaine précédent mon départ, j’ai étudié à maintes reprises ce passage délicat en site urbain. Cette préparation minutieuse me permet d’arriver sans encombre au cœur de Clermont Ferrand par les belles pistes cyclables parallèles au tracé du tramway.

Mais, dans Royat, je ne parviens pas à trouver la petite départementale bucolique que laissait supposer le trait vert de la carte. Pour accéder au pied du puy de Dôme, je dois affronter les rampes terribles de la route de Bordeaux encombrée de voitures.

Heureusement, l’ascension par cette voie est de courte durée.

À un carrefour j’aperçois un cycliste qui s’apprêtait à redescendre vers Clermont.

Gentiment, il rebrousse chemin et me guide sur une route agréable qui rejoint le hameau de Fontanas et le rond point où commence la route du Puy de Dôme.

Mon compagnon de route, après avoir lâché imprudemment des considérations inquiétantes sur le profil de la route qui mène au terme de l’étape du jour, tente maintenant de me rassurer. À l’entendre, les cinq kilomètres qui restent avant le passage du col ne devraient pas effrayer un gaillard de ma trempe.

Avant de nous séparer, alors que le soleil décline, nous posons tour à tour devant le Puy de Dôme pour une photo souvenir.

Peu enclin à faire le ramadan, alors que je dois encore augmenter de quelques centaines de mètres le cumul altimétrique journalier, je choisis de méditer quelques temps devant un travers de porc aux lentilles.

Encore une trentaine de kilomètres avant Rochefort-Montagne. Maintenant rassasié et reposé par cette pause, l’ascension dans la forêt de sapins silencieuse, dans l'air léger du soir, me parait facile. Le col de la Moréno vaincu, je me laisse maintenant griser par la vitesse dans de longues descentes sur la route déserte.

Le soleil déclinant magnifie encore plus le paysage. Je me sens bien.

À l’heure dite j’arrive à Rochefort-Montagne où un bon lit m’attend.

 

 

3° jour :  ROCHEFORT MONTAGNE (63) – VILLEREAL (47) ;  279 km – Dénivelée 2785 m.

« Mêmes causes, mêmes effets ! ». La dénivelée promise par « Openrunner »[2] m’incite à adopter la même attitude que la veille en avançant le départ d’une vingtaine de minutes.

À peine sorti de l’hôtel, déjà il faut se hisser jusqu’à Laqueuille. Mais pour être objectif, toute montée, sous ces latitudes auvergnates, finit souvent par accoucher d’une descente.

Je pourrais sans mentir, en variant sur le thème des montées et des descentes, nous conduire directement à Hendaye, mais nous manquerions Carla, et ce serait dommage.

Je croise la mignonne à l’aube un peu après Tauves. Passer devant elle sans la saluer serait inconvenant, alors je m’arrête et approche. Sans pousser jusqu’à lui donner l’aubade, j’y vais d’un « t’as de beaux yeux, tu sais… » Histoire d’engager la conversation.

Sensible au compliment, la belle remue la tête, agite gracieusement ses oreilles qui viennent caresser… ses cornes ! Car Carla, aussi belle qu’elle soit, n’est qu’une chevrette. Son maître, vraisemblablement garagiste, l’a installée ici, en bordure de la route, dans une niche surmontée d’une plaque minéralogique estampillée du prénom de la première dame. Depuis, la charmante, avec la chaîne et le collier qu’il lui a offert, traîne sa solitude autour d’un piquet au beau milieu d’un entrepôt d’épaves.

Lorsqu’ un peu avant sept heures, j’arrive à Bort les Orgues par une route en longue descente, je suis frigorifié, les doigts endoloris, à la limite de l’onglée. Je peine à me réchauffer dans le seul commerce ouvert, une boulangerie.

Après Ydes et un café, je chemine un moment en fond de vallée avant d’entreprendre une longue remontée. Durant l’effort, la vue, souvent emprisonnée entre les versants ou limitée par le prochain virage, se réduit à une fonction essentielle : suivre la route.

Au sommet, quand enfin la route débouche sur le court plateau qui précède Mauriac, le regard se libère, et l’Auvergne des grands espaces apparaît. Je respire la lumière et m’imprègne des couleurs où dominent toutes les nuances de vert, éclaboussées par les taches jaune des genets.

Mauriac, pour la première fois de la journée, je pointe dans un café ou le décor ne parait pas avoir changé depuis les années trente. Ici, le zinc est en zinc et c’est le seul endroit où on vend « la Montagne [3]» parce qu’ ailleurs elle se donne.

Je repars bien vite. Tellement vite que, devant deux gendarmes, je me surprends à dépasser - de très peu - les cinquante kilomètres heure. L’infraction caractérisée, mais pourtant excusable au regard de la très forte déclivité, n’est pas relevée par les pandores qui me doublent bientôt en m'ignorant alors que je peine dans la montée d’Ally.

Midi n’a pas encore sonné lorsque j’arrive à Argentat par une très longue descente. Une fois n’est pas coutume, je remercie ma mère de m’avoir fait naître corpulent. C’est un facteur déterminant pour accroître l’énergie cinétique, et par la même, la vitesse des cyclistes pondéreux.

En prévision de nouvelles descentes, je sens qu’il convient de préserver ce précieux capital. Alors je mange, ou plutôt je dévore… Tel un ogre sensible, je me repais au soleil en contemplant les belles maisons de pierre qui se reflètent dans la Dordogne.

Le dur métier de diagonaliste m’oblige à digérer en selle. Sur les conseils d’un commerçant indigène, j’opte pour la petite départementale en rive gauche de la vallée. Si, la route est tranquille, elle n’est guère confortable ; j’ai la sensation de rouler sur une râpe à fromage. Une heure de tape-cul bucolique s'écoule avant Beaulieu sur Dordogne.

Bien que la ville soit plaisante, je ne m’attarde guère.

 

Un retraité m’indique la route de Queyssac les Vignes avec un brin d’ironie et de compassion, « vous allez pouvoir grimper, avec tout votre attirail et par cette chaleur ? »

Pour sortir de la vallée, il faut appuyer très fort sur les pédales tant la pente est raide.

Mais bien vite, j’oublie la difficulté en m’absorbant dans la vision des jeux d’ombres et de lumière sur cette route en sous bois. Les rayons du soleil filtrés par le feuillage plus ou moins dense de la forêt de châtaigniers, font apparaitre sur la chaussée des ombres entrelacées du plus bel effet. Un théâtre d’ombres ondoyantes ,où percent les tâches lumineuses de la trouée des arbres, s’anime en gris d’intensité et de formes changeantes sous l’effet conjugué de la lumière et du vent.

Le spectacle est insolite, l’ambiance irréelle. Je m’arrête un court moment pour profiter de l’instant.

Un nouveau plongeon vers la vallée de la Dordogne suivi d’une côte sévère, une chaleur de plus en plus étouffante, voilà qui justifie bien une bière près de la halle de Martel.

Au delà l'escapade se poursuit en territoire connu : Souillac la bruyante, lieu d’un nouveau pointage, la cingle de Montfort avec son château niché sur un éperon dominant une boucle de la Dordogne, Carsac et sa chapelle romane couverte de lauzes.

Pour « diagonaliser » l’aptitude au pédalage n’est pas à négliger, mais ce n’est pas la qualité primordiale requise. Savoir gérer sa condition mentale et physique est autrement essentiel.

Le randonneur capable, à la seule lecture de la carte, d’estimer à la fois la distance supportable pour les jambes et l’esprit avant d’atteindre le prochain café ouvert, réussira toujours.

Partant de ce constat et de la pépie qui me guette, je décide que Ceynac et Saint Julien sera le lieu de ma prochaine bière.

Dans le bar, où je fais halte la charmante brunette de vingt et quelques années, intriguée par la plaque « Strasbourg - Hendaye » me questionne :

« Strasbourg, - Depuis quand ? - Combien de kilomètres par jour ? »

« Que gagne t’on ? »

L’absence d’enjeu sportif, l'itinéraire libre et l’aspect un peu loufoque d’un défi qui consiste à « aller au bout du bout », semblent lui plaire. Avec les mots de sa génération, elle exprime son adhésion à l’esprit de ces randonnées : « C’est vraiment trop cool, votre histoire… Et puis, je trouve que votre maillot est trop beau ! »

Habituellement, ce maillot décoré d’une vache, suscite plutôt des réflexions ironiques, surtout lorsqu’il est vu de dos, là ou s’agite la queue de cette laitière suisse aux lourdes mamelles.

La demoiselle disparaît un moment puis revient avec un petit plateau sur lequel elle a déposé un excellent sandwich au saumon.

            « Mangez un peu, ça vous donnera des forces pour la route ! »

Je suis sous le charme mais déjà je dois repartir.

Galvanisé par cette sympathique rencontre, je négocie facilement la longue montée qui conduit au carrefour de la route de Daglan.

Il est près de sept heures, lorsque j’arrive à Saint Pompon. Sur la place du village, des commerçants ambulants finissent de préparer le repas. La quarantaine de kilomètres qui me sépare encore de Villeréal m’incite à profiter de ce marché gourmand providentiel.

Je mange à coté de deux vieilles anglaises, installées en tête à tête avec une bouteille sortie de leur panier. J’ignore si elles ont d’autres munitions, mais la première bouteille ne tarde pas à être bien entamée.

Avant de quitter ce lieu dont le nom sonne comme un air de fête, je fais tamponner mon carnet de route pour un pointage qui n’était pas prévu. Après tout, Saint Pompon vaut bien un tampon !

Après la chaleur de l’après midi, le parcours final dans la fraîcheur du soir se négocie sans difficulté. Sur les routes presque désertes, je roule à bonne allure vers Montpazier et ne tarde pas à atteindre Villeréal.

 

4° jour  :  VILLEREAL (47) – HENDAYE (64) ;  297 km – Dénivelée 1650 m

Je me lève un peu avant sept heures. La grasse matinée en diagonale est pour moi une première. Tandis que je me prépare, les cloches de Villeréal se mettent à sonner à toutes volées. De l’hôtel, j’ai une vue imprenable sur le clocher à peignes, où se balancent les cloches, sur un fond de campagne baignée par la lumière. Cette musique inaccoutumée et l’atmosphère du lieu me ramènent dans une ambiance qui évoque les souvenirs de mon enfance campagnarde.   

La route au profil à peine ondulant, file entre les champs de maïs et de tournesols. Ici, les cultures ne semblent pas trop avoir pâti de la longue période de sécheresse que nous venons de connaître.

 

Je traverse de rares villages, tel celui de Montbahus, où ne semble ne subsister qu’une activité agricole. À voir le nombre de maisons à vendre, ou aux volets clos depuis longtemps, on sent venir l’inexorable, mort de ces bourgades, qui ne gardent pour seule traces de leur prospérité passée que les devantures délabrées de commerces depuis longtemps fermés.

À Tombeboeuf, je croise l’itinéraire de ma première diagonale Brest-Perpignan, entreprise en équipe en 2007. Je profite de la pause café matinale pour appeler Francis, un autre comparse de L’UCT, qui vient d'entreprendre une première tentative en solitaire sur ce même itinéraire. Le pari est gagné, Francis à peine rentré envisage déjà une nouvelle aventure…

J’en conclus que la diagonale est une drogue légale dont les effets euphoriques sont garantis.

Plus loin, à l’entrée de Verteuil l’Agenais, je perçois à nouveau le malaise d’une certaine France des campagnes en déroute. Sur un panneau bancal, à l'entrée du bourg, la municipalité proclame, comme par dérision, les mérites de cette cité riche de « sa maison de retraite » et de « son vieux château ».

Pour peu, on se croirait dans l'album de Lucky Lucke, où le panneau de Tortilla Gulch annonce les attraits de la ville : « Sa prison, son tribunal, son cimetière… ». En transposant dans une ambiance plus française « I am a poor lonesome cowboy » devient : « je ne suis qu’un pauvre cycliste solitaire ».

À l’approche de la Garonne, franchie à Tonneins, le vent qui souffle toujours de sud-est depuis mon départ des les bords du Rhin, gagne en intensité.

Passé Villefranche de Queyran, je réalise un peu tard une erreur de parcours. Finalement, la lecture de la carte est rassurante ; en poursuivant par Anzex, je dois pouvoir rejoindre l’itinéraire prévu sans vraiment le rallonger.

L’entrée dans la forêt des Landes par cette variante pour une fois sinueuse et à peine vallonnée jusqu’à Fargues sur Oubise, me vaut de rencontrer le troisième écureuil du périple et de faire chanter les pneus à la manière d’un serpent à sonnettes sur une route abondamment gravillonnée.

Poussé cette fois par le vent sur une longue ligne droite, j’atteints Houeilles vers midi. Dans cette bourgade sans vie écrasée de soleil, seule une petite épicerie est encore ouverte. Je serai le dernier client de ce dimanche.

Pointage et provisions in extremis, serais-je en train d’acquérir la science de la diagonale ?

Je rejoins pour un casse croûte improvisé les premiers vacanciers de l’été, installés sur une aire de pique nique ombragée.

Le menu pour la soixantaine de kilomètres suivants est limité : forêt de pins, chaleur, vent et interminables lignes droites à peine interrompues à mi chemin dans la traversée de Saint Justin. À l’ombre des arcades de cette bastide, la pause bière s'impose.

Les pinèdes bordant les longues lignes droites disparaissent à l’entrée de Mont de Marsan au profit de la grande distribution. Ici, à grands renforts de panneaux publicitaires, deux enseignes se livrent bataille pour gagner la guerre de la chipolata. Dans cette entrée de ville semblable à toutes les autres, on devine à la lecture des panneaux la « grandeur » de cette civilisation de la consommation qu’on cherche à tout prix à nous imposer…

Contraint à cheminer à pieds dans un centre ville chamboulé par des travaux de voirie, la chaleur suffocante m’assaille. Rien d’étonnant, le logo lumineux d’une pharmacie affiche trente cinq degrés.

J’appelle ma cousine qui réside à une dizaine de kilomètres de là. Pas de problème, elle m’attend. Dès que je pose pied à terre à Haut Mauco, je dégouline de sueur. À peine ais je bu un premier rafraîchissement et échangé quelques propos avec Marie-Hélène sur la famille que je me précipite vers sa douche. L’arrêt, non programmé mais revigorant est de courte durée.

La propreté, même éphémère donne des ailes. Requinqué, je suis d’attaque pour affronter les bosses de la Chalosse, après avoir franchi l’Adour et grimpé sur la côte de Saint Sever.

Une heure et demie d’un parcours de montagnes russes me conduisent à Pomarez.

Par crainte de trouver en haut de la côte un village désert, je pointe en photographiant mon vélo devant le panneau du village. Précaution inutile, car même en cette soirée du Dimanche, un restaurant est ouvert. Servi rapidement, comme je l’ai demandé, je ne tarde pas à demander l’addition au patron du restaurant « l’Aficion » qui se révèle être un bon choix pour un « aficionado » du vélo !

Habas passé, c’en est fini des bosses et de la Chalosse. Je dégringole vers le gave de Pau et arrive à Labattut à la nuit tombante.

Pour rejoindre Peyrehorade, je dois cheminer une dizaine de kilomètres, avec cette légère angoisse qui m’étreint chaque fois que je dois rouler entre chien et loup sur une route un peu plus fréquentée que les autres. La ramure des platanes qui la bordent ajoute à la pénombre et accroît encore plus ce sentiment d’insécurité.

De l’autre coté du gave, à partir d’Hastingues, l’itinéraire tranquille de la vallée de l’Adour se laisse grignoter sur une route plate où on entend le ronronnement des pompes qui alimentent les systèmes d’irrigation. La nuit, maintenant bien là me prive d’un paysage que je devine beau et paisible.

Je traverse sans trop d’hésitation Bayonne et Anglet. Un court passage dans la nuit noire et c’est Bidart, lieu d’un ultime pointage postal. Il est presque une heure du matin.

Sur la place du village, des jeunes attablés en terrasse dans un bar encore ouvert discutent. Ils m’indiquent le bureau de poste voisin. Certains semblent s’interroger sur les raisons d’une correspondance aussi tardive : Est-ce un contribuable en retard pour l’envoi de la déclaration ou illuminé ?

L’accoutrement avec le gilet rétro réfléchissant, la lampe frontale et le feu arrière clignotant à l’arrière du casque me dispense de leur donner une réponse avant de reprendre la route.

Le délai n’étant plus un souci, j’en profite pour musarder un peu et admirer les façades illuminées des bâtiments et de la mairie qui se reflètent dans l’eau noire du port de Saint Jean de Luz.

Pour éteindre les lumières de la ville, je poursuis un peu après le virage, sur les hauteurs de Socoa. Je m'enfonce un peu dans la nuit où scintillent par endroits les contours de la côte. Au loin, le phare d’Irun jette sur la mer des éclats intermittents. Je roule de plus en plus lentement pour faire taire le bruit de roulement des pneus qui m'empêche d'écouter le chant de l'Atlantique. L'odeur d'iode m'indique la proximité de l'océan en contrebas des falaises. Je m'arrête pour profiter des derniers instants de cette chevauchée solitaire.

Toutes lumières éteintes, les yeux maintenant acclimatés à l’obscurité distinguent quelques lumières posées sur la mer ; j'entends maintenant distinctement le ressac des vagues qui viennent se briser sur les rochers. Dans le ciel vaporeux qui suit une journée caniculaire, seules les étoiles les plus brillantes parviennent à percer. Je me délecte de l'instant…

Lorsque j'arrive au commissariat à Hendaye, le chef de poste se montre cordial. En me remettant le carnet, cette fois tamponné, le policier un brin paternel me félicite et me recommande de prendre un vrai repos.

A entendre son accent, il ne me semble pas que l'aimable personnage soit basque. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il est alsacien…

Sois assurée Jocelyne, me voilà réconcilié avec la maréchaussée !

 

Gérard Gauthier

Diagonale n° 11 – 105 du 22 au 26 juin 2011

 

 



[1] Sur cette diagonale, j'expérimente l'écoute d'un livre audio enregistré sur le téléphone portable, outil à tout faire de certains diagonalistes : photos, lecteur de carte, GPS et accessoirement téléphone….

[2] « Openrunner » est un petit logiciel, très en vogue chez certains randonneurs qui l’utilisent pour préparer leur itinéraire. Je considère que c’est un des rares outils informatiques qui permettent d’alimenter le rêve. Avec cette application, au-delà de l’étude des cartes, on peut visualiser un parcours en trois dimensions avant même d’avoir donné un seul coup de pédale, ou situer, longtemps après avoir dévêtu le cuissard, une chapelle perdue dans un hameau au milieu de nulle part.

 

[3] « La Montagne » est le quotidien régional de l’Auvergne et du Limousin