DUNKERQUE – PERPIGNAN : Pédalador story, chapitre 6

22 au 26 septembre 2010

 

Les gens du Nord, lorsqu’ils partent vers les rivages méditerranéens chercher le soleil qui manque à leur décor, (Merci Enrico !) disent parfois « descendre vers le sud ». Au terme de cette diagonale, je peux vous affirmer que ceux qui s’expriment ainsi  n’y sont certainement pas allés à vélo.  En fait,  pour « descendre vers le sud », ça monte…Et pas qu’un peu ! 

 

1° jour : Dunkerque (59) – Domqueur (80) ; 131 km – Dénivelée 765 m

L’après midi est déjà bien entamée lorsque j’enfourche ma monture.

Le programme du jour avec une distance et une dénivelée faibles s’annonce comme un simple prologue. La diagonale  devrait  véritablement débuter au cours de la nuit prochaine.

Et pourtant, il s’en faut de peu que mon périple s’arrête avant même d’avoir commencé.

Comme bon nombre des diagonalistes, je dois subir l’épreuve redoutable de la piste cyclable à la sortie de Dunkerque . C’est là qu’un sadique « cyclophobe » a placé tous les pièges imaginables : tampons de regards émergeant dangereusement, tranchée béante en travers de la piste et  pierrailles en guise de revêtement.

Après avoir déjoué ces obstacles et gagné le droit à me lancer dans l’aventure,  je rejoins la route qui longe la Colme.

Mais vers Watten, la diagonale à peine entamée semble déjà compromise : le pédalier tourne soudainement dans le vide sans entraîner la roue.

Inquiet, j’imagine le pire scénario ; je me vois cloué sur place avec une roue libre hors d’usage et dans l’impossibilité de trouver un mécanicien ou une pièce de rechange. Une rapide inspection revèle que l’écrou qui bloque le mécanisme est complètement desserré. Je le resserre à la main en espérant que cette intervention sommaire tiendra au moins quelques temps.

Après avoir croisé un train de péniches qui glisse sur l’Aa, j’atteins les  faubourgs de Saint-Omer en longeant le canal bordé par des maisons de briques. J’ai l’impression de me balader dans une publicité pour une bière.

Il me faut patienter jusqu’à Therouanne pour trouver un vélociste spécialiste en motoculture (à moins que ce ne soit l’inverse). L’homme providentiel resserre la roue libre.

Rassuré, je repars sur une route ponctuée de petits villages, à peine vallonnée, qui se déroule dans la lumière changeante du soir.

Tangry, dans le café du village, les habitués se retrouvent après leur  journée de travail. Tour à tour, en entrant, ils  me saluent d’une poignée de main comme si j’étais une de leur connaissance. Le gamin qui accompagne l’un des hommes du groupe vient même me faire la bise. Tangry ou le village des gens polis !

Le crépuscule vient peu après le passage de la vallée de la Canche.

Sur la route d’Auxi le Château, je perçois à quelque distance une silhouette qui se dandine sous les grands arbres. Lorsque dans la nuit naissante, je dépasse l’homme qui file en roller, je ne peux m’empêcher de lui conseiller le port du gilet.

Domqueur se révèle être une bonne adresse pour la table d’hôte et le gîte. Mais le sommeil  m’est compté : Quatre heures pour recharger toutes les batteries, celles de l’éclairage, du GPS, du téléphone portable et de la machine à pédaler qu’au bureau certains appellent amicalement Pédalator   

 

2° jour : Domqueur (80) – Jargeau (45) ; 309 km – Dénivelée 1855 m.

Lors de la préparation de la diagonale, j’avais choisi mon itinéraire pour passer à Ailly le haut Clocher. Pour quelle raison ? Je l’ignore encore. Peut être tout simplement parce que le nom sonnait bien à mes oreilles. Mais en passant là vers quatre heures du matin, pas trace de ce clocher remarquable. Existe-t-il vraiment ?

Un mois après, le souvenir de cette randonnée nocturne s’est déjà effacé. Rien de notable, à part cette descente abrupte mers la vallée de la Somme ou l’humidité d’une zone marécageuse me sort un peu de la torpeur dans laquelle me plonge un pédalage sans rupture de rythme

J’avale les kilomètres sur une route sans attrait, traversant de rares villages que je vois à peine. Ainsi se succèdent les bourgs de Poix de Picardie, Grandvilliers, Marseille en Bauvaisis posés sur d’interminables lignes droites et annoncés par d’inévitables giratoires.

Au petit jour,  je fais halte à Crillon le temps de prendre un café. Le parcours un peu vallonné et par moment boisé jusqu’à Gisors  est à peine plus plaisant. Pour tout dire je m’ennuie.

Le Vexin français dont on m’avait vanté le charme ne m’enthousiasme guère d’autant que le ciel charrie de gros nuages gris. La menace ne tarde pas à se confirmer. Quelque part vers Magny en Vexin, une averse m’oblige à bâcher. Aspergé copieusement par les camions qui me dépassent, j’en viens à m’interroger sur l’intérêt de ce périple. 

Sur les hauteurs de Limay, je me surprends à fustiger dans un langage assez peu choisi, l’homme responsable des panneaux bleus. Si à l’approche d’une agglomération, ce suppôt des lobbies du pétrole ne manque jamais une occasion de planter le panneau carré orné de cette maudite bagnole, il oublie souvent le joli panneau  circulaire avec le sympathique vélo.

Mantes la Jolie ? Pas vraiment…

J’atterris sur les berges de la Seine  et peine à trouver le passage autorisé vers Guerville. L’homme des panneaux bleus a encore sévi !

Je ne m’éternise pas à la pause casse-croûte de Thoiry. Je sais que la demie-heure d’avance gagnée à la mi-journée ne sera pas inutile pour affronter les côtes éprouvantes des environs de Montfort Lamaury  découvertes  lors du Paris Brest 2007 .

Les heures coulent,  monotones, dans une forêt sans fin, à peine interrompue par la petite ville de Rambouillet.

Je pointe dans un bar PMU de Saint Arnoult . Quelques clients, les yeux rivés sur l’écran suivent une course de chevaux. A voir leurs mines à l’arrivée des canassons, je devine que la chance n’a rendez-vous avec personne ici.

Dourdan, une montée à travers bois, et c’est parti pour 80 km de Beauce.

Entre trois tas de betteraves, un village triste succède à un triste village. Pas un arbre, seulement du vent, des chaumes à perte de vue, des silos et des éoliennes.

Plaine, morne plaine, c’est à mourir d’ennui…

Le  vent souffle de trois-quart avant, en rafales. Et dire que pas plus tard qu'hier, je traversais  Toury en filant  vers Paris à 300km/h. alors qu'aujourd'hui, au même endroit, je peine à franchir le pont de la ligne TGV seul relief de la région..

Neuville aux bois, le pizzaïolo turc dont la famille vit à Dunkerque me félicite chaleureusement en soupesant le vélo.

Lorsque je repars pour la dernière heure de route, le vent s’est enfin calmé. Pour la première fois de la journée, je me sens bien…

 

3° jour : Jargeau (45)  – Ussel (19) ; 302 km – Dénivelée 2280 m.

La pluie tombe drue lorsque je quitte l’hôtel vers quatre heures du matin. Sans être météorologue, je devine qu’elle ne s’arrêtera pas de sitôt.

Malgré l’absence presque totale de relief de la Sologne, j’ai la sensation de ne pas avancer.

Vers Nançay, au lever du jour alors que je me suis replié à l’entrée d’un sous bois pour satisfaire un besoin naturel, je me retrouve à une vingtaine de mètres de deux chevreuils qui ne tardent pas à disparaître en m’apercevant.  

Il fait jour depuis plus d’une heure quand quelque part entre Vouzeron et  Mehun sur Yèvre la pluie cesse enfin. J’en profite pour appeler mon épouse et la rassurer sur le moral de l’animal accroché aux pédales. Malgré un départ avancé d’une demi-heure grappillée sur le sommeil, je colle à grand peine aux prévisions de la feuille de route. J’essaye pourtant de faire bonne figure.

Plus loin, vers Chateauneuf sur Cher, le ciel encore chargé laisse parfois passer de brèves éclaircies. Il n’en faut guère plus pour me requinquer : il ne pleut plus, donc il fait déjà beau.

Plus rien ne devrait donc s’opposer à ma progression. Pourtant le plus vaillant des combattants peut fléchir si son talon d’Achille est atteint.

D’un point de vue anatomique, ce talon se trouve être aujourd’hui douloureusement en contact avec la selle. J’ai beau invoquer par moult prières sainte Biafine[1], rien n’y fait…

Souvent pour le quidam (je parle ici de l’homme qui se contente de marcher ou de conduire) les adeptes des longues distances vus de dos ont forcément un air de famille avec les macaques. Désormais, lorsqu’on me questionnera sur ce risque du métier, plus jamais je ne répondrai en fanfaronnant qu’une bonne selle et un bon cuissard suffisent à éviter ces désagréments

Enfin, vers midi au Châtelet  ma quête à l’onguent miracle prend fin. Un pique nique sur la place, un café, quelques encouragements et c’est reparti.

L’après midi, je m’adonne au jeu du « toboggan berrichon » déjà expérimenté sur la précédente diagonale qui passait déjà par Culan. Le jeu est simple et se joue en solitaire ou en groupe. Il consiste à monter une bosse, à basculer, à redescendre à tombeau ouvert, à remonter une autre bosse, à basculer et ainsi de suite jusqu’à atteindre les confins du Berry.

Ainsi balancé par monts et par vaux, l’esprit baguenaude. En voyant des « gratte-culs », je me remémore une image oubliée depuis près de cinquante ans, celle de deux pauvres femmes qui, la saison venue, cueillaient ces fruits de l’églantier, sans doute pour en faire des confitures. Elles me paraissaient si vieilles, que je n’ai jamais su laquelle était la mère de l’autre. L’une se prénommait Lisa, l’autre Sylvie. Qui se souvient d’elles encore aujourd’hui ?

Ailleurs, c’est le nom d’un lieudit qui m’amène à divaguer : « Le pied Nicot ». Que d’interprétations possibles ! Et me voilà pédalant et répétant à haute voix, le nom du lieu avec toutes les intonations possibles, un peu à la manière de Fernandel déclamant son fameux « Tout condamné à mort aura la tête tranchée !  ».

C’est d’abord «  le pied ! Nicot  » admiratif d’une dame enfin satisfaite par un fougueux Nicot, puis son contraire, «  le pied … Nicot  » d’une femme déçue par le peu de talent de ce Nicot là, à moins que ce ne soit «  le pied … Nicot ? » d’une autre qui demande à voir.

Bref je ne saurai jamais quelle sorte de Nicot fut cet homme dont la renommée ne dépassa pas les limites du canton de Boussac.

Ces réflexions fumeuses et quelques coups de pédales vigoureux finissent par me conduire à Chénérailles. Là, en pointant avec un peu d’avance sur l’horaire prévu, je constate que lorsque le cerveau est au repos complet, la moyenne remonte.

Un sens aigu de l’observation, à moins que ce ne soient les mollets souvent sollicités m’amènent à conclure que le Limousin, c’est un peu comme le Berry, ça monte aussi !

Selon des critères personnels de classement des cols, la rampe sévère qui précède Felletin mérite une bière. En toute objectivité, l’ascension du col du Massoubre en vaudrait bien deux (et sans faux cols) s’il fallait la classer suivant les mêmes critères.

De crainte de m’imposer le jeune du ramadan en arrivant trop tardivement à Ussel où j’ai prévu de faire étape, je choisis de m’arrêter à La Courtine dans le seul restaurant ouvert.

La porte à peine franchie, je suis accueilli par un spirituel supporter de comptoir qui ordonne aussitôt à la serveuse :

« Maria, donne de l’EPO au monsieur ! »

L’homme, fort en gueule et passablement alcoolisé me fait la conversation pendant tout le repas. Plutôt qu’un dialogue, c’est une longue tirade au cours de laquelle j’ai honneur d’être témoin de ses exploits sportifs passés. La musculature très développée du coude de l’individu ne me laisse guère de doute sur le sport auquel il s’adonne.

Sitôt rassasié, je repars bien vite dans la clarté lunaire vers Ussel pour les vingt derniers kilomètres sur une route qui se faufile au travers des forêts de sapins. 

 

4° jour : Ussel (19) – Requista (12) ; 238 km – Dénivelée  3165 m

Ussel : Je ne suis pas vraiment rassuré en sortant de l’hôtel du midi à cinq heures du matin (je sais, c’est nul ! Mais ça m’amuse…). La chaussée est mouillée. Il a donc plu et ça ne me plait pas car s’il a plu, il pourrait donc pleuvoir.

Pour compenser l’effort intellectuel d’une si profonde réflexion, il faut pédaler au moins une vingtaine de kilomètres pour recouvrer toutes mes facultés.

Après Neuvic je pique vers la vallée de la Dordogne par une petite route sinueuse que j’imagine obscure même en plein jour, cachée qu’elle est par la voûte épaisse du feuillage. Dans la forêt, une chouette hulule comme pour ajouter encore au coté fantastique de cette randonnée nocturne qui me plonge dans une certaine béatitude. Le pédalage au long cours ne se justifie parfois rien que pour ces quelques instants de plénitude. 

Malgré la déclivité marquée, je dois rouler à faible allure tant la route est défoncée, parsemée d’embûches de toutes sortes.

J’en viens à penser que le fonctionnaire corrézien chargé des crédits d’entretien de cette route située aux confins du Limousin a estimé que l’améliorer ne profiterait qu’aux auvergnats puisqu’elle ne  mène nulle part ailleurs qu’en Auvergne.

Alors que je traverse le pont de Saint Projet suspendu au dessus de la Dordogne, je me demande si son homologue cantalou en charge de la même mission m’aurait pas tenu par hasard le même raisonnement : - « Pas un sou pour les corréziens ! »

Bien vite, ou plutôt très lentement, si je m’en réfère à mon rythme de marche,  ces craintes s’effacent. Mais en diagonale une péripétie succède souvent à une autre : tôle ondulée en Corrèze, pluie dans le Cantal. Il faut savoir goûter tous les plaisirs.

Au lever du jour, j’arrive à Mauriac. A la manière dont le cafetier  me regarde dégoulinant de pluie tandis que je lui tends le carnet de diagonale, je devine ce que lui inspire ce genre d’équipée.

Je sens à la fois une forme de respect pour la ténacité qu’elle suppose et perçois le doute sur la santé mentale de celui qui l’entreprend.

Bien vite, je repars malgré la pluie à la conquête du massif central.

Dans mon enfance, ce n’était une tache bizarre et multicolore sur un livre de géographie : jaune pale dans les contreforts, brun plus ou moins clair pour les chaînons avec peut être une toute petite pointe de blanc pour le Sancy et le Plomb du Cantal. Comme l’instituteur nous l’expliquait, pas de neiges éternelles, une montagne érodée qualifiée de « vieille ». A l’entendre, ce n’était plus vraiment une montagne.

En entreprenant de tardives révisions à la force du jarret, j’ai l’impression qu’il s’est un peu fourvoyé : ça monte vraiment et si ça monte longtemps et souvent, ce doit être une montagne. 

Aurillac : un automobiliste sans doute cycliste à ses heures m’encourage ; la plaque magique a encore frappé. A Dunkerque elle faisait sans doute moins d’effet.

Vers midi, je me pose un moment à la Feuillade le temps de laisser passer une nouvelle averse et de ravitailler Pédalator.

Encore une vraie bosse et par une belle éclaircie j’atteins le village médiéval de Montsalvy.

Je me délecte un instant du panorama grandiose avant de dévaler à toute allure par une descente d’une douzaine de kilomètres vers la petite cité d’Entraygues dans laquelle j’entre par le vieux pont de pierres qui enjambe la vallée de Tuyère.

De l’autre coté de la vallée, c’est à nouveau une longue ascension au milieu de châtaigneraies et de prés où paissent de belles vaches limousines préservées des coupeurs de cornes. Le temps toujours hésitant entre averses et éclaircies, m’oblige à des opérations de bâchages et de débâchages répétées.

En fin d’après midi je traverse Villecomtal et Muret le Château, superbes villages aux maisons de grès rouge.

En contournant Rodez, je m’énerve un peu. Ici comme ailleurs « l’irresponsable des panneaux bleus » a encore frappé sans se soucier davantage des énergumènes adeptes de l’autopropulsion.

Enfin, je finis par trouver un itinéraire de contournement par le Monastère.

Vers la Primaube, je remonte un moment entre deux rangées de dépôts aux publicités agressives qui témoignent des aspirations supposées de notre civilisation urbaine.

Après le tumulte de la circulation des abords de Rodez, j’apprécie la longue descente de la vallée du Viaur enserrée entre les falaises même si la vigilance imposée par la vitesse ne me laisse guère le temps de profiter de la beauté du paysage.

Avant de pouvoir me ravitailler, je dois encore batailler avec quelques sévères montées dont la dernière n’est pas la moindre et à la nuit tombée, j’arrive enfin à Requista.

 

5° jour : Requista (12) - Perpignan ; 244 km – dénivelée   2575 m

A peine sorti du village, un panneau jaune de mauvais augure annonce « D902 coupée à Brousse le Château ». Faute d’autre choix possible, je continue vers la vallée du Tarn.

La nuit est belle, étoilée, claire sous la lune et pour tout dire… un peu frisquette.

Au pont qui franchit le Tarn, placé là comme pour me narguer, un deuxième panneau réitère l’avertissement. Obstiné, je poursuis néanmoins jusqu’à Brousse le Château.

Mais là, le doute n’est plus permis. Comme une ultime provocation, un autre panneau jaune  « tir de mines » est apposé sur les barrières de chantier qui ferment la route.

J’ignore si au-delà de cette frontière la route existe encore et à trois heures et demie du matin je ne peux guère espérer trouver l’indigène qui pourrait me renseigner. Gégépésse appelé à la rescousse me propose bien un détour possible mais avec un rajout kilométrique et une dénivelée qui doivent être conséquents. Alors pour me venger de ses conseils inutiles, je le fais taire en actionnant le bouton « off ».

Que faire ? La marge de sécurité est trop courte. Si j’allonge le parcours, au moindre incident je serai forcément hors délais. Alors, perdu pour perdu, je me décide à essayer de poursuivre par la route interdite.

Je parviens à passer les barrières et derrière les engins de chantier je contourne par un étroit passage les rochers amoncelés arrachés à la falaise.

Par chance, c’est le seul endroit vraiment encombré de la route. Passé l’obstacle, je dois attendre un bon kilomètre pour retrouver un revêtement convenable. Un peu plus loin, je traverse un autre chantier pas vraiment gênant. C’est ainsi que je parcours près de trente kilomètres sans croiser âme qui vive.

La rivière franchie à Belmont sur Rance, il me faut remonter vers le grand Causse par une route étroite et déserte posée à flanc de montagne. De cette corniche qui me parait interminable, je découvre l’autre versant tout aussi pelé et tout aussi désert, où seules clignotent  les faibles lumières de quelques bergeries.

Au rythme où j’avance, les 600 m d’ascension sur une quinzaine de kilomètres me laissent le temps d’apprécier ce moment de solitude propice au vagabondage de l’esprit. Seules les rafales intermittentes du vent qui se lève par moments viennent briser le silence.

A l’approche du col de Siée (999m), en sortie de virage, j’ai un instant l’illusion d’apercevoir la silhouette d’un vaisseau spatial. « Diagonaliser » conduit souvent être confronté à des situations inattendues. Pourtant je ne suis pas préparé à converser avec des êtres venus des confins de la galaxie. Mais, en approchant, le vaisseau spatial se métamorphose en une banale centrale mobile pour les enrobés  démontée et entreposée là sans doute provisoirement.

Désolé ! Mais la relation de ce périple demeurera dans les limites de l’ordinaire…

Alors que s’amorce la descente du col, je réalise à quel point la nuit est froide[2]. Malgré les gants d’hiver, les maillots empilés et le coupe-vent, les quelques kilomètres qui me séparent de Lacaune suffisent à me frigorifier.

Après l’intermède du Causse, terre de la grande solitude, j’apprécie le retour au pays des hommes. Si parfois, il m’arrive de dénigrer la « civilisation » je lui suis aujourd’hui reconnaissant d’avoir contribué à créer le percolateur ; surtout lorsque la personne qui l’actionne manifeste un certain intérêt pour les diagonalistes qui échouent dans son bar.

Réchauffé et rassasié, éclairé par la lumière du jour, la montée du col de Piquetalem (1004m) se négocie sans trop de difficultés.

Après la Salvetat sur Agout, le vent souffle en continu en s’engouffrant dans la brèche ouverte par la route dans les forêts de sapins du parc du haut Languedoc. Il me facilite l’ascension des cols de Cabaretou (954m) et de la Baraque (949 m) vers Saint Pons de Thomières.

La dernière petite difficulté de la matinée est la montée du col de Sainte Colombe que l’on gravit le long de parois schisteuses dominées par des forêts.

Au-delà du col tout se combine pour un plaisir total : propulsé par le vent, je découvre les paysages du Minervois qui se déroulent dans une longue descente de quinze kilomètres, au fil d’une route onctueuse sous les roues, avec des courbes qui semblent avoir été tracées pour le plaisir du pilotage.

Je dois parfois réfréner mes envies de vitesse pour ne pas risquer d’être brutalement déporté sous les coups de boutoirs du vent lorsqu’il devient latéral au passage d’une courbe. Malgré ces assauts qui tempèrent la vitesse, le compteur flirte souvent dans la zone des 60 Km/h.

Au-delà du carrefour d'Aigues vives, le parcours vers la vallée de l’Aude se poursuit à une allure plus cyclotouriste.

Olonzac, sur le coup de midi face aux monuments aux morts, c’est l’heure du ravitaillement de Pédalator.

Tandis que les mandibules s’activent, je contemple le coq gaulois qui foule du pied les drapeaux de l’ennemi avec l’air inspiré du gallinacé trônant sur son tas de fumier. Gravés dans la pierre, je dénombre une quarantaine de noms et les âges auxquels ces hommes sont tombés. Les plus jeunes avaient 20 ans, le plus vieux 37 ans. Et dire que la liste s'allonge vingt ans plus tard avec une nouvelle série !

La ballade se poursuit par les Corbières où par endroits les vendanges ont déjà commencé.

Ici, le vent qui court sur la plaine semble avoir encore plus de vigueur que dans le Minervois. Il m’aide encore un moment, mais dans la  vallée qui serpente à l’approche Durban le parcours s’infléchit sensiblement vers le sud-ouest. Par moments, lorsque la route qui épouse les méandres de la rivière est mal orientée, je dois alors lutter contre le vent.

Je m’octroie une pause dans une vigne et ne résiste pas à l’envie de goûter au raisin.

Malgré son nom inquiétant,  le col d’Extrême, lorsqu’on l’approche à partir de Durban, n’est qu’une courte montée. La déclivité assez marquée de la descente permet de contrer sans trop de mal les bourrasques.

De l’autre coté du col, les ruines d’une forteresse cathare posée sur un piton dominent le vignoble qui s’étale dans la cuvette de Tuchan.

Nouvel arrêt, je poste la carte d’arrivée et échange quelques mots avec des touristes anglais également émerveillés par les paysages et les villages de ce coin des Corbières.

Sur la route qui conduit à Vingrau, sûr que la partie est presque gagnée, je musarde un peu dans ce paysage de vignes et de  rocailles baigné par la belle lumière de ce début d’automne. Par endroits des parcelles de vignes en terrasse soutenues par des murs de pierres sèches s’accrochent aux reliefs.

Dominée par une barre rocheuse, le village de Vingrau ramassé en contrebas s’imprime dans ma mémoire comme la récompense de cette diagonale à la fois éprouvante et riche en sensations.

Un dernier regard vers le village et je repars vers Perpignan sans réel entrain à la quête de la Marianne du commissariat…




Gérard Gauthier

Diagonale n° 10 – 235 du 22 au 26 septembre 2010



[1] Tant pis si ressemble à une publicité masquée, (vu l’importance de mon lectorat, je ne risque pas grand-chose) la Biafine est une pommade contre les brûlures qui a soulagé des générations de cyclistes.

[2] le compteur a enregistré une température de 2° C