Diagonale Hendaye – Menton

02 au 05 septembre 2008


Participants :


BELLAMY Jean Claude

PAULMIER Francis

GAUTHIER Gérard

Comment de Santiago rejoindre Menton lorsqu’on est cycliste ?

En pédalo peut être… à moins que ce ne soit à la rame…

Peut importe, l’essentiel est d’arriver !


D’Hendaye (Pyrénées-atlantiques) à Charlas (Haute Garonne) - 280 km

Au commissariat d’Hendaye, ou nous pointons avant l’aurore, le policier nous demande si nous arrivons de Strasbourg. Aurions nous déjà l’air si fatigués ?

Un peu étonnés par la question, nous lui répondons que nous venons de Santiago. Bien que le nom soit exotique, l’hôtel Santiago, dans la rue du même nom, n’est qu’à quelques encablures de l’établissement concurrent qui porte pour enseigne « Hôtel de Police ».

Comme ces messieurs et dame en uniformes ne servent pas le petit déjeuner, nous enfourchons nos montures et partons à la rencontre de l’aube.

Dans la fraîcheur matinale, les effluves de l’air marin viennent réveiller nos sens tandis que se déroulent les sinuosités vaporeuses de la corniche basque.

Au petit jour, au détour du virage de Socoa, la baie de Saint Jean de Luz apparaît. Puis c’est le port avec ses odeurs fortes. A peine entrevue, déjà l’élégante façade rose de la mairie est rangée au rayon des souvenirs.

La valse des images fugitives de la diagonale a commencé...

Plus loin, c’est Espelette avec ses maisons à colombages rouges et verts. Avec la fin de la saison touristique, les piments accrochés aux façades ont disparu.

Peu après le pointage postal de Cambo, Gilbert Videau, Sariste 1 nous rejoint.

Gilbert, un peu intrigué interroge Francis : « Où est Babette ? »

Francis, énigmatique lui assure d’abord, que de nous trois, c’est celle qui a les plus belles moustaches. Puis plus sérieusement, explique que Jean-Claude a remplacé Elisabeth Alix qui devait se lancer dans l’aventure d’une première diagonale. Ce n’est que partie remise…

Avec ce compagnon de route inattendu, nous évoquons dans un paysage de moutonnements verdoyants nos expériences de pédalage aux longs cours.

Soudain, dans un hameau, un chien fou se lance à ma poursuite. Jean-Claude et Francis, pourtant à sa portée ne l’intéressent pas bien qu’ils me paraissent nettement plus comestibles. Mais, c’est à moi que la bête enragée en veut. Pourquoi s’attache t’elle à mes basques alors que la région n’en manque pas ? Est-ce la vache ornant mon maillot qui l’agace, ou ces mollets charnus qui aiguisent son appétit ?

Je n’aurai pas la réponse. Ma vaillance à des limites, et c’est avec une frénésie de sprinter que je m’arrache à ses crocs !

Pour nous assurer de la bienveillance des basques, plus aimables que les canidés de la même province, Gilbert nous accompagne jusqu’aux abords de Saint Palais. Sous la protection de la statue du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle, plantée sur le giratoire de Garris, nous posons pour immortaliser la rencontre.

Au tobogan basque succède celui des piémonts béarnais. Le prix de la quiétude des routes désertes parsemées de villages assoupis se paye à la force du mollet. C’est beau, paisible et dur sous la pédale.

Enfin, à l’heure ou le pédaleur frénétique se mue en estomac roulant, la bastide de Navarrenx apparaît. Sous la tonnelle du « bar des sports », nous rechargeons les batteries. Cherchant à me faire pardonner pour la dénivelée matinale imposée par ma crainte des routes à camions, j’assure à mes compagnons de route que, le long du gave de Pau, le profil sera plus tranquille. Le seul problème, c’est que cette vérité est relative si on la rapporte à la durée de l’intermède de plus faible dénivelée.

Après le contournement de Tarbes, la route recommence ses caprices : ça tourne, ça monte et de temps en temps ça redescend pour remonter presque aussitôt, encore plus fort. Et pour faire bonne mesure, à Tournay, deux cyclistes de rencontre avec qui nous conversons, nous assurent un rien goguenards, qu’ils ne se risquent pas même le Dimanche sur l’itinéraire que j’ai concocté.

De fait, la route au sortir de Tournay, s’accroche longuement sur un versant, étroite, sinueuse et pentue traversant une forêt pénétrée par les rayons du soleil déclinant.

La lumière horizontale modèle chaque tronc d’arbre. Soudain, j’aperçois un chevreuil immobile, planté en contrebas. En silence, je le signale à Francis qui me suit à faible distance.

Vers Castelbajac, la route débouche sur le plateau. Les derniers rayons du soleil étirent démesurément nos silhouettes, nous métamorphosant en cyclistes filiformes qui pourraient avoir été crayonnés par Giacometti.

L’air frais du soir qui tombe nous force à nous arrêter.

Jean Claude, généralement très à l’aise sur les parcours aux reliefs marqués, est plutôt mal en point, nauséeux et vidé de toute énergie.

Depuis Tournay, nous avons accumulé plus d’une heure de retard sur l’horaire prévu et Lannemezan tarde à venir.

Avec la nuit tombée, malgré le profil souvent favorable, les trente derniers kilomètres de la journée paraissent bien longs. Tant bien que mal, nous arrivons à Charlas, dans la chambre d’hôte de M. Claret qui a tenu à venir à notre rencontre en pleine nuit.

Le compteur accuse une dénivelée voisine de 3200 m dans la journée et confirme ce que nos jambes savaient déjà.

Malgré l’heure avancée de la soirée, nos hôtes nous serviront un repas que seul Francis et moi sommes en état d’apprécier.




De Charlas (Haute Garonne) à Monypellier (Hérault) - 336 km

C’est peu de dire que la journée ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices pour les pieds nickelés :

Francis et moi ingurgitons à la va-vite le petit déjeuner préparé par notre hôte, levé en pleine nuit, afin que nous partions rassasiés. Jean Claude, la moustache en berne, est en proie au mal de mer.

Et c’est avec trois quarts d’heure de retard sur l’horaire prévu que nous quittons Charlas.

Je mesure la vacuité des calculs savants intégrant la vitesse d’avance du cycliste, l’incidence du vent, le profil supposé du parcours , l’âge du capitaine et le coefficient de marée. La feuille de route avec ses allures d’horaire ferroviaire a vécu. Il ne reste plus qu’à pédaler pour tenter de rattraper le temps perdu.

La nuit dure encore un peu, ponctuée de hameaux endormis, traversée par un lapin bondissant et un hérisson. en goguette, puis elle s’efface quarante kilomètres plus loin, au Fousseret.



Après Carbonne et le franchissement de la Garonne, la route s’élève à nouveau, ondule sur les crêtes des collines de l’Ariège qui exhalent l’odeur de miel des tournesols.

En fin de matinée, malgré le relief souvent tourmenté, nous avons presque rattrapé notre retard. Jean-Claude semble plus vaillant, prêt à affronter le vent d’autan qui vient nous contrer à partir de Saverdun.

A la halte de Belpech, alors que nous pique-niquons, Bernard Lescude 2 vient à notre rencontre. Il nous donne des nouvelles de Michel Lecrom3, pédaleur breton, septuagénaire obstiné, qu’il a accompagné à vélo le mâtin même.

Puis notre lente « pédalée » reprend sous les assauts du vent qui semble ne jamais devoir faiblir. Dans La campagne déserte parsemée de chaumes, la silhouette crénelée du curieux clocher de Plaigne émerge un instant à flanc de vallée, comme pour briser la monotonie du parcours.

Dans le midi toulousain, on dit parfois que le vent d’autan rend fou et comme je suis enclin à le croire, je choisis au plus fort des rafales de rouler avec les boules Quiès dans les oreilles.

Après avoir escaladé puis dévalé Fanjeaux, notre parcours croise, à Prouille-Monastère, la route de notre première diagonale Brest-Perpignan. J’ai une pensée pour Christian qui nous a initié et communiqué sa passion pour ce genre de périple.

Carcassonne et ses remparts…. et ça repart par une route ventée, qui file toute droite, sans attrait, entre les garrigues et les vignobles du minervois.

En soirée, à l’approche de Béziers, le ciel clément depuis notre départ se fait menaçant, chargé d’éclairs.

Dans un bar-restaurant, nous prenons notre repas du soir au milieu d’une clientèle interlope et dans une ambiance un peu particulière : à la table voisine nous reconnaissons la professionnelle de la rue, qui plantée devant les arènes, nous avait renseigné sur la voie à suivre pour nous extraire de la cité bitterroise.

A la nuit tombée, nous repartons. Afin, de trouver sans difficulté le parcours quelque peu compliqué dans une campagne où nous ne sommes pas assurés de trouver une Marie-Madeleine secourable à chaque carrefour, nous nous guidons au G.P.S.

Confiant dans la technologie, lorsque « Gégépéesse » m’intime l’ordre de tourner à droite, je m’exécute suivi par mes compagnons qui n’osent pas encore mettre en doute la science de l’objet.

C’est ainsi que dans les environs de Bessan, nous nous retrouvons au milieu de nulle part, sur un chemin agricole poussiéreux que « Gégépéesse » s’obstine à prendre pour une route praticable. Jean Claude, un rien narquois suggère que la merveille technologique est peut être en R.T.T !

Aussi surprenant que cela paraisse à cette heure tardive, un tracteur de vigne tous feux allumés vient vers nous. Le conducteur de l’engin, braqué par le faisceau de nos lampes frontales, parait à peine intrigué de nous trouver là. Et, malgré notre inquiétante dégaine d’envahisseurs casqués, il nous remet sur le droit chemin…

Vers une heure du matin, nous pointons à Frontignan. Heureusement, personne n’est là pour observer notre surprenant manège ; tour à tour nous nous photographions, face aux panneau d’agglomération. Il faut dire qu’à cette heure avancée de la nuit, les gens « normaux » dorment. Seuls, deux chiens hargneux manifestent une fois encore, avec force, leur haine du cycliste.

Les chiens aboient, les cyclistes passent…

« Gégépéesse » malgré ses ordres fantaisistes est à nouveau sollicité pour traverser les interminables zones industrielles et commerciales du sud de Montpellier. Cette fois, il s’acquitte de sa mission et nous conduit à la porte de l’hôtel où nous débarquons vers deux heures du matin…

De Montpellier (Hérault) à Draguignan (Var) - 254km

Malgré la courte nuit, la forme semble revenue. Le vent, toujours un peu défavorable ne parvient pas à nous freiner et nous laisse peu à peu grignoter les routes languedociennes. Lunel d’abord au lever du jour, Vauvert que nous effleurons, puis saint Gilles. Et, nous voilà au cœur de la plaine de la Camargue où nous croisons un essaim de cyclistes porté par le vent.

Arles manque de peu d’être le terme de la diagonale, mais « Saint Velocio4 » veille sur nous : alors que je roule sur une large avenue, un automobiliste me coupe la route pour tourner à droite et me renverse. Rien de cassé, je suis quitte pour une belle frayeur.

Le Rhône franchi, le paysage se transforme ; à l’interminable plaine camarguaise succède la riante Provence. La route devient lisse, presque onctueuse, douce à nos roues. La campagne se marque des petits reliefs des Apilles, les pancartes suggèrent Daudet et son moulin.

Les cyprès, la tuile romaine, les villages aux belles maisons de pierre blonde, les fontaines et même les cimetières posés à flanc de coteau, tout paraît si harmonieux.

Pour défier le vent nous improvisons un ballet qui consiste à exécuter de courts relais sans jamais augmenter la cadence. Francis, danseur lorsqu’il ne pédale pas, impulse le rythme. J’ignore si Jean-Claude excelle aussi sur le parquet, mais pas un seul faux pas ; le rythme est si régulier que je consacre toute mon énergie mentale pour ne pas perturber une si belle chorégraphie.

Eyguières, la tonnelle d’un restaurant accueillant, la saveur d’une bière fraîche, le plaisir d’avoir bien roulé et l’impression de vivre à nouveau une belle expérience… En somme, un peu de bonheur à la force du jarret !

La Roque d’Anthéron, Peyrolles, Jouques et ses belles fontaines ouvragées, les villages se succèdent, posés entre la vallée de la Durance et le canal de Provence, comme autant d’invitations à revenir goûter à cette douceur.

Après Jouques la route tortueuse s’enfonce dans une Provence plus sauvage où les villages se font rares et le relief plus présent. Vers Tavernes, dans les vignes je surprends en flagrant délit deux maraudeurs porteurs de cuissards dont je tairai le nom pour ne pas nuire à la réputation de probité de la confrérie des diagonalistes. Mais, pour ceux qui veulent en savoir plus, j’ai les photos…

Après un parcours sinueux, bosselé et boisé, la nuit nous cueille à Salernes. Notre équipée intrigue des touristes allemands qui se restaurent à la table voisine et c’est avec leurs encouragements que nous repartons vers Draguignan, distante d’une trentaine de kilomètres. Pour nous rassurer, le restaurateur a cru bon de nous dire que le profil est à peine marqué. A voir les bosses, l’homme passe plus de temps devant ses fourneaux que sur le vélo. Une fois encore, la patience et le triple plateau viennent aplanir les difficultés.

Vers 23h30 nous atteignons l’hôtel où nous apprécierons, trop brièvement à notre goût, le confort de la literie et des sanitaires. Quant à la piscine, n’en parlons pas, ce sera pour une autre fois !



De Draguignan (Var) à Menton (Alpes maritimes) -136 km


La décision est un peu difficile à prendre, mais si nous voulons ménager une marge de sécurité, il faut grappiller sur notre temps de sommeil. Vu notre rythme de progression, nous tablons sur sept heures de route pour atteindre Menton.

Et c’est ainsi qu’à deux heures du matin, nous voilà de nouveau en selle.

La nuit est douce, silencieuse étoilée et bosselée. Pendant près d’une heure et demie, nous pédalons sans croiser âme qui vive.

La route a beau s’obstiner à monter le plus souvent, elle ne parvient pas à me priver de cette plénitude qui me gagne au cours de ces virées nocturnes. Dans cette ambiance, la réflexion me parait aller à l’essentiel même si le sujet de préoccupation de l’instant est de savoir si je suis sur le bon braquet !

« To be or not to be (on the good gear ratio) that is the question ! »

Après deux heures de route Francis sent la fatigue le gagner. Il lutte pour ne pas s’endormir.

Aux grands maux, les grands remèdes. Je lui suggère alors de chanter « l’internationale » ou de réciter des recettes de cuisine pour vaincre le sommeil. Finalement, la fraîcheur humide qui, petit à petit, nous enveloppe parvient à le maintenir éveillé.

Jean-Claude, qui semble requinqué, pédale à nouveau comme à son habitude avec souplesse et la régularité d’un métronome.



Peu à peu le rougeoiement lointain de la ville de Grasse devient lumière.

Nous entrons à Peymanade. Jean-Claude, telle une vigie découvrant la terre, nous signale la supérette d’un petit centre commercial. Son œil perçant a repéré le commerçant déjà au travail, en train de préparer son étal.

En nous attablant, nous bénissons l’homme providentiel levé avant l’aube, le saint-Bernard des diagonalistes qui a eu la bonne idée d’investir dans une machine à couper le jambon et dans un percolateur … même s’il est embarrassé pour en extraire un Expresso.

A Grasse, nous croisons Michel Le Crom, le breton solitaire. Nous échangeons quelques mots et déjà, il repart car le délai fatidique s’achève pour lui une heure et demie avant le nôtre.

Heureusement, à partir de là, la route plonge littéralement vers la Méditerranée. En peu de temps, nous dévalons vers Nice à une vitesse impressionnante une route surchargée de véhicules et je m’angoisse à l’idée de l’accident toujours possible.

Cagnes sur Mer, ou Nice, à vrai dire nous ne savons pas vraiment. En face, à nos pieds, une plage de galets, et des vagues qui sentent bon la Méditerranée.

Là-bas à Tours, c’est l’heure du café rituel autour duquel se réunissent les collègues de bureau. Au pied des palmiers, j’en profite pour leur adresser un bonjour en direct avec en prime le bruit des vagues qui s’abattent sur la plage.

Promenade des anglais, bord de mer, grosses voitures, circulation assourdissante, les derniers kilomètres ne feront qu’accroître mon angoisse. Décidément, une diagonale est toujours plus belle dans la solitude nocturne.

Menton : Francis radieux, s’étonne de n’avoir pas mal aux jambes. A un ami venu à sa rencontre, il assure qu’il est prêt à repartir pour un prochain périple. Quant à Jean-Claude, poser la question sur son intention d’entreprendre une quatrième diagonale, ce serait l’offenser ; alors, je m’abstiens

Force est de constater que la diagonalite a encore frappé!



Gérard Gauthier

Diagonale Hendaye-Menton 2-5 septembre 2008



« Je suis un primitif m'efforçant d'élaguer de l'existence toutes les complications de l'extérieur, recherchant les plaisirs qui naissent de nous-mêmes. »


Paul de Vivie - alias Velocio


11 le sariste appartient au Service d'Accompagnement Routier (S.A.R.). C’est un diagonaliste volontaire, susceptible de par son lieu de domicile de se rendre utile à d'autres diagonalistes avant ou pendant leur Diagonale. Souvent, il accompagne amicalement sur quelques kilomètres pendant la Diagonale


2 Ex président des diagonales de France

3 Michel LE CROM, rencontré à Hendaye nous précède sur la même diagonale. C’est avec beaucoup de respect et d’admiration que je le qualifie d’obstiné car Michel a prévu d’enchaîner la diagonale Menton- Brest à l’issue d’Hendaye-Menton.

4 Paul de Vivie - alias Velocio est à l’origine de ce type de randonnée, qui débutèrent vers 1930. Il a inspiré les principes qui permettent de mener à bien ce genre de périple

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