On vous attend…. ( Pâques en Provence 2006 )

 

Vendredi soir

 

Alors que nous faisons route vers Ambert pour rejoindre Christian et son épouse Monique dans leur chalet sur les hauteurs qui dominent la capitale de la fourme d’Auvergne :

- « Allo, Christian… nous serons très en retard, nous sommes à Loches…. l’un d’entre nous a oublié ses chaussures… nous retournons à Tours »

- « Pas de problème, on vous attend….»

 

 

Samedi matin

 

Premiers tours de roues, nous nous laissons glisser sur les pentes boisées qui nous conduisent au pays des copains de Jules Romains. Le vélo, c’est facile… surtout en descente…

Après Ambert, cap au sud ! Pour nous mettre dans l’ambiance, en cyclotouristes appliqués, nous entamons un savant ballet dont les figures consistent à conjuguer le verbe relayer en essayant de respecter l’ordre et la cadence des pronoms : je relaie, tu relaies, il relaie… je relaie, tu relaies, il relaie…Bref nous relayons, c’est un passe temps assez commun chez les cyclistes en goguette.

Tout en cheminant, nous scrutons le ciel chargé de nuages, en soupesant les risques de passer au travers de l’averse. Nos discussions révèlent une tendance naturelle chez le porteur de cuissard ; dès qu’un souffle d’air contrarie quelque peu son avance, ce pédaleur casqué se métamorphose en une créature hybride qui tient à la fois de la girouette, de l’anémomètre et du défunt Gillot Pétré .

La sentence tombe : « Vent de sud-sud est, de trois quart avant, avec beaucoup de kilomètres/heure dans les gencives… »

Un peu avant la Chaise Dieu, nous nous déroutons au travers d’une vallée profonde dans un décor de sapins noirs où dévale un torrent : « La Dorette ». C’est beau comme en Auvergne. Normal, nous sommes en Auvergne !

 

Au sortir de la vallée après une longue grimpette où lorsque le jarret ne faiblit pas, on se prend secrètement pour « l’aigle de Tolède »[1] , nous débouchons sur le plateau. A vrai dire ce plateau n’est pas vraiment plat, puisque de temps à autre il nous faut passer sur le troisième pour en venir à bout. Jean Claude, grimpeur téméraire a décidé de défier les monts d’Auvergne et la suite avec ses 39 dents…

 

Samedi en fin de matinée

Le vent…. parfois il nous pousse, mais aujourd’hui il nous repousse sur ce plateau vallonné ou pas un obstacle ne vient le faire faiblir. L’aigle de Tolède a vécu, vaincu par la bourrasque. N’est pas Bahamontès qui rêve !

Sale temps pour les cyclistes ; et pour ajouter à cette Bérézina venteuse, la pluie s’en mêle, piquante comme des grêlons : il est temps de « bâcher ».

Dans la tourmente, alors que Christian tente d’extraire sa pèlerine de son sac, une rafale emporte nos feuilles de route et nos cartes de pointage. Spectacle cocasse, du moins je l’imagine, que ce pédaleur glanant dans le blé en herbe nos précieux sésames pour la Vélocio.

Il s’en faut de peu que les pièces authentiques de notre périple ne disparaissent à jamais en bas de la descente de Saint Paulien.

Le Puy en Velay : si l’averse est passée, le vent n’a pas faibli. Le cake au potiron, préparé par Monique est déjà bien entamé tout comme notre capital horaire. Rapide concertation, les équipiers décident de pousser jusqu’à Costaros, bourgade dans laquelle Christian contacte un restaurateur.

Le portable est, après la pompe à vélo, un des accessoires des plus indispensables aux adeptes de Shimano ou de Campagnolo…

 

Christian : « C’est entendu, nous arriverons vers une heure ».

Le restaurateur : « Pas de problème, je vous attends »

En route, nous réalisons à quel point nous avons été optimistes ou présomptueux. Au choix…

Nous avançons de plus en plus lentement, contrariés par un vent de beaucoup de kilomètres/heure voire même plus fort que ça !

« Allô, Monsieur, nous n’arriverons pas à l’heure convenue, nous faisons ce que nous pouvons, mais le vent nous empêche d’avancer comme nous le voudrions…

« Pas de problème, je vous attends »

 

Un peu plus tard, le patron du restaurant nous propose la spécialité locale, un fromage entièrement sculpté de petits canaux par les « artisons ».

Mais qui sont les « artisons » me direz vous ?

« Ce sont de minuscules asticots auvergnats, infatigables, burinant avec leurs petites dents leur matériau de prédilection qui n’est autre que la croûte de fromage ».

A Michel Ange le marbre, aux « artisons » la croûte de fromage !

Décidément la France est un pays exotique…

 

 

Samedi après midi

Pédalage sous les assauts du vent jusqu’au col du Rayol, puis notre route oblique vers l’est. Nos efforts paraissent moins vains, le pédalage devient plus fluide, les côtes se laissent enfin gravir, la route qui file entre les sapins égrène ses bornes kilométriques sans trop nous faire languir.

Au détour d’un virage, nous découvrons Peyrebeille dénommée « l’Auberge rouge » autrefois repaire d’égorgeurs sinistres. L’endroit me paraît presque sympathique parce que le vent nous laisse enfin nous en éloigner.

Après le passage du col de la Chavade qui marque la ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et la  Méditerranée, tout change : la route plonge en une descente vertigineuse vers la vallée de l’Ardèche. L’air soudain se réchauffe, le ciel s’éclaircit et les vergers en fleurs qui tapissent le fond de la vallée nous font bien vite oublier les austères paysages ventés que nous venons de traverser.

700 mètres de dénivelé dévalés à toute allure suffisent à nous faire espérer : tout est encore possible malgré deux heures de retard sur notre feuille de route.

Les villages traversés au parfum déjà méditerranéen nous susurrent que le Comtat Venaissin, but final de notre périple n’est pas si loin.

Et comme pour nous encourager, la vallée de l’Ardèche déroule ses paysages plaisants le long d’un tracé parfois sinueux mais au profil tranquille.

Il passe, tu me dépasses et je repasse, nous nous adonnons au rituel cycliste et c’est ainsi que nous arrivons à Aubenas que bientôt l’on dépasse.

 

 

Nuit du Samedi au dimanche

 

Vallon Pont d’arc : Pendant que nous dînions, la nuit est tombée.

La traversée encore lumineuse de la ville nous laisse un peu de répit pour nous acclimater à l’ambiance nocturne. Aux dernières lueurs, le portable de Christian sonne. Jeanine Taligault et Claude parvenus avec d’autres comparses de l’UCT, à Camaret sur Aigues, notre destination finale, nous encouragent pour la route de nuit.

Encore quelques phares, quelques lumières fugitives et c’est la nuit noire. Alors que sous les pédales, nous sentons la route s’élever, nous goûtons en silence ces moments précieux..

Je me sens à la fois isolé du monde, minuscule comme la petite tache de lumière qui éclaire la route et proche de mes compagnons dont j’entends la respiration amplifiée par l’effort.

J’imagine qu’eux aussi apprécient le chuintement des pneus sur la route, le bruit furtif de la chaîne qui de temps à autre tombe ou remonte sur le pignon.

 « Concerto en Campagnolo » Cette douce musique, jouée sans fausse note par le trio formé pour l’occasion souligne la quiétude des lieux..

De temps à autre, entrevu dans la lumière, nous signalons un caillou tombé des rochers. Et lorsque les pierres  se succèdent rapprochées,  les annonces se font plus fantaisistes : « caillou, hibou, chou, genou… »

Sensation curieuse et envoûtante que ce parcours de nuit sur une route en corniche surplombant un vide que nous savons exister mais que nous ne voyons pas…

Et si le vélo suscitait l’émotion !

La pluie, nous oblige à rompre le silence dans lequel nous promenions nos pensées. Retour au réel, nous sommes d’avis qu’il est temps de « bâcher » .

Nouvelles sensations, descente rapide dans un noir luisant de pluie, à peine percé par nos éclairages.

A l’entrée de Saint Martin d’Ardèche, je devine une forme tapie sur le bas coté. C’est un sanglier, bientôt rejoint par un autre qui traverse devant nos roues : « chou, hibou, caillou, pou, sanglier… »

Pont Saint Esprit – Halte café, double express ; la nuit sera encore longue. Il a cessé de pleuvoir.

 

Dimanche,  matin

 

Nous avalons les kilomètres sans trop de difficultés. Les rares automobilistes que nous croisons ou qui nous dépassent nous perçoivent correctement. Il faut dire que, vus de l’arrière, nos vélos ressemblent à des sapins de Noël .

Au fur et à mesure que nous progressons, j’ai l’impression de perdre la notion de l’heure et de la distance. Nous pédalons machinalement. Les panneaux se succèdent : Bagnols sur Cèze puis Remoulins, témoins rassurants de notre avance.

 

De temps à autre à l’occasion d’une brève halte nous commençons à évoquer la possibilité d’arriver dans les délais.

A demi mot sans que personne ne l’impose à quiconque nous décidons de faire l’impasse sur la pause de deux heures envisagée sur notre feuille de route : Plus qu’un trio, nous sommes une équipe.

 

Une petite halte à Tarascon, pour le pointage nocturne par courrier, nous donne l’occasion de nous relaxer.

Une crevaison, puis 1842 platanes plus tard, la nuit finit par mourir au pied des Alpilles nimbées de brume.

Au petit jour, quelques lève-tôt nous adressent des gestes amicaux, informés sans doute par la presse locale, dont nous découvrons les titres à l’occasion d’un pointage à Cavaillon, de la fête cycliste à laquelle nous participons.

 

Carpentras, il fait beau, l’air est léger, nous savons que nous touchons au but.

Encore un village et puis c’est Camaret sur Aigues où le fan club de l’Union Cyclotouriste de Touraine nous surprend au détour du dernier giratoire : Ils sont venus, ils sont tous là : Jeanine, Odile, Monique, Claude et Robert.

Eux aussi, ils nous ont attendus.

Que dire de plus, nous sommes heureux d’être là, d’avoir relevé un défi, comme 62 autres équipes de fêlés. 

 

Si l’envie vous titille, n’hésitez plus. Vous vous offrirez un grand moment de bonheur !

 

 

 

Gérard Gauthier

 

NB : Les trois heureux Fléchards de Pâques en Provence 2006 : Jean-Claude Bellamy, Gérard Gauthier,

        Christian Raineau

 

 



[1] Fréderico Bahamontès fameux grimpeur des années soixante dit «  l’aigle de Tolède »