Soleil d’Antibes et eau de Thonon

La barbe ! Je m’étais promis - et c’était comme si je l’avais promis aux compères - de raconter notre Antibes-Thonon-les-Bains de 2002. Impossible. Pas le temps. Trop d’autres choses à ne pas faire.

Mais, bon, bien obligé, d’une certaine façon. Alors, des mois après, j’écris le souvenir que j’en ai. J’aurai oublié des moments, enjolivé des images, mis à mon palmarès des cols passés en tête même si ce jour-là j’ahanais peut-être à l’arrière. Une supposition, bien sûr, rien qu’une supposition…

On m’oblige. C’est la règle : associé à Christian « le Grand » (Videau pour l’état-civil), Jacky « le Petit » (Ferrand pour le même) et Pascal (Augouvernaire) privé de surnom, mais qui porterait bien celui d’  « Indestructible »,  je suis d’ordinaire celui qui raconte. Mes amis, si tant est qu’on puisse les nommer ainsi, ne me laissent pas toucher aux préparatifs (de peur que je casse quelque chose). Ils savent me trouver pour le compte-rendu.

Cela va tellement sans dire qu’en ce début de juin 2002, nous n’évoquons pas le sujet. Nous aurions dû : la tête ailleurs, je n’ai pas glissé le moindre calepin, le moindre carré de papier dans mes sacoches. Oubli, négligence, enthousiasme très modéré à l’idée de ces pages d’écriture, il y a de tout cela.

Il faut comprendre : il y a des artistes qui vous troussent en deux feuillets une synthèse de huit mois de voyage… Mon genre, c’est huit feuillets pour deux heures de route. Alors, forcément, « résumer » huit jours de remontée des Alpes, ça prendra du temps. Sauf si je m’esquive…

Enthousiasme soluble, récit mort-né

Autant oublier. A Antibes, peut-être un malheureux crayon gisait-il au fond d’une sacoche. A quoi aurait-il servi, puisque je ne songeai même pas à acheter de quoi prendre des notes ? Restait mon agenda 2002, qui randonna lui aussi d’Antibes à Thonon.

En le feuilletant aujourd’hui, je retrouve quelques notes griffonnées. Elles emplissent la case du lundi 3 juin (Saint-Kévin, 154e jour de l’année, semaine 23). A la date du mardi 4 (Sainte-Clotilde), la page comporte une dizaine de lignes. Le mercredi, deux lignes seulement, et le total des kilomètres. Et les jours suivants, jusqu’au lundi 10, ne portent plus que l’addition kilométrique du jour, et la mention de la ville-étape. Trop fatigué le soir pour prendre des notes ? Trop déçu peut-être par la tournure des événements, quand soir après soir nous faisions le nouveau constat d’une journée passée sous la pluie, l’enthousiasme vaguement érodé.

Attention, on ne s’égare pas ! Il y eut des jours secs dans cet Antibes-Thonon préalpin : celui de la Saint-Kévin d’abord, le 3 juin, au départ d’Antibes. Puis la Saint-Landry, le 10, à l’arrivée à Thonon. Soit deux bonnes journées…

Après, juin et juillet ont passé. Août est arrivé avec d’autres raisons d’avoir l’esprit accaparé. L’idée de prendre le crayon pour  conter l’aventure de juin s’estompait. L’automne et l’hiver ont achevé de la dissiper. Les cartes de route visées par Georges Rossini, que j’avais conservées pendant quelques semaines, ont accompagné mes cartes de vœux, ainsi que les photos destinées à Christian, Jacky et Pascal. Dans nos échanges, il n’était plus question du récit mort-né…

Tunnel du Rousset, brouillard glacé

Si l’on excepte un diffus sentiment de remords, qui n’a jamais troublé mon sommeil cependant, il ne s’est rien passé avant le mois de mai 2003. Mai, ça a été l’époque, tardive,  très tardive, à laquelle j’ai ressorti mes cartes Michelin, les premières de la saison.

C’est ainsi que je suis « tombé » sur une Rhône-Alpes au 1/200.000e. Le besoin m’a pris de vérifier ma géographie, perdu que j’étais entre deux souvenirs. Tout à coup, la « 244 » me révélait les contorsions d’un itinéraire surligné en orange, la route de notre Préalpine, les tours et détours du Revard, le contournement du lac d’Annecy un dimanche, Le Grand-Bornand…

Au-dessous du pli, la carte recélait d’autres trésors, comme la Route des Ecouges, interdite aux cyclos sujets au vertige après le col de Romeyère. Les images reviennent : c’était ce détour qui nous consola de n’avoir pu emprunter l’itinéraire prévu par Villard-de-Lans et Lans-en-Vercors.

Plus bas, voici la trace des lacets du col de Rousset, belvédère sur le Diois. Se souvient-on de l’aimable serveuse de Luc-en-Diois ? Et du brouillard dense et soudain qui nous glaça au débouché du tunnel ?

Cela et tant d’autres choses, il faut le porter sur le papier. Les mois ont fait œuvre de filtre, certes, mais tant de choses sont encore présentes dans ma mémoire… Ce serait une faute que d’attendre l’évaporation des souvenirs… Quelle tristesse ce serait (pour moi en tout cas) de ne pas raconter la  première étape à Coursegoules, accroché dans la montagne à l’écart de la « grand’route » tracée pour nous par Georges Rossini ; ou encore d’oublier cette photo de la muraille du Granier, le jour de la minute d’éclaircie…

Alors racontons, et tant pis pour les images lessivées à l’eau de pluie. Peut-être y aura-t-il quelqu’un pour leur redonner les couleurs qui m’auront échappé !

Reconstitution de ligue dissoute

Notre Antibes-Thonon-les-Bains relève de la reconstitution de ligue dissoute. Vingt ans plus tôt, avec « le Grand » et « le Petit », nous nous sommes frottés à la version alpine du parcours de Georges Rossini, par la Bonette, Vars, Izoard, Iseran et quelques autres. Nous avons récidivé à cinq un peu plus tard, entre Thonon et Trieste, fantastique voyage dont le souvenir s’accompagne de remerciements éternels aux fabricants de cartes postales. Il avait beaucoup plu cet été-là, et le plafond fut si bas, des jours durant, qu’il nous cacha la montagne.

Sans ces cartes, nous ne saurions pas à quoi ressemblent les Dolomites, emmitouflées dans les nuées lors de notre traversée.

S’il y a un Bon Dieu pour les cyclotouristes, il aura garde de nous faire oublier le vilain temps des Dolomites et nous dévoilera cette fois sans retenue les sommets des Alpes.

A la Saint-Kévin, un p’tit bout de chemin

Lundi 3 juin, Saint-Kévin : Antibes-Coursegoules (36 km). – Le départ est fixé en début d’après-midi. Nous devons à la RTT d’avoir pu monter une opération transport des cyclistes et vélos dont nous ne sommes pas peu fiers. Il fallait pour cela compter sur une extraordinaire bonne volonté. C’est celle de Philippe Gandemer, vieil acolyte toujours paré pour l’aventure, la sienne et celle des autres.

Philippe dispose de deux ou trois RTT à placer dans son calendrier, il a un peu de temps à nous consacrer. De Tours, il descend avec nous en voiture (la mienne) jusqu’à Antibes. Tandis que nous commencerons à rouler, il remontera la voiture à Thonon-les-Bains, où elle nous attendra pendant huit jours au camping du Lac Noir, recommandé par G. Rossini. Philippe, cheminot, rentrera à Tours par le train.

Nous avons horreur des séparations brutales ! Au soir du premier jour, une modeste demi-étape (mais Coursegoules niche tout de même à 1.000 m), nous nous retrouvons tous, les quatre cyclos et le chauffeur, au pied de la montagne du Cheiron, à quelques kilomètres de Gréolières. Ciel bleu à Antibes, nuages lourds ce soir dans la montagne…

A la Saint-Germain, le col du Buis fait le malin

Mardi 4 juin, Saint-Germain : Coursegoules-Saint-Martin-d’Entraunes (119 km). – Nous commençons par trouver un peu de bitume humide. Peu importent ces signes d’une nuit pluvieuse. Au Pont du Loup, notre route croise celle suivie vingt ans plus tôt : nous poursuivons vers l’ouest. Il y a vingt ans au même endroit, nous descendions du col de la Sine, avant d’attaquer le col de Bleine (en ce qui me concerne, c’est le col de Bleine qui m’avait attaqué…).

Route sans histoire, arrêt sandwiches au camping de Saint-Auban. Nos regards s’efforcent de percer la falaise afin d’y dénicher la clue fameuse, étroit passage par lequel l’Estéron se faufile entre deux murailles. Dans l’après-midi, les routes se cabrent. La carte  gratifie le col du Buis d’un triple chevron et de la mention 16 %.

On aurait tort de compter sur le soleil, mais le temps se prête encore au tourisme dans les gorges de Daluis, vertigineuse entaille dans le rocher rouge. Sans doute essuyons-nous ce jour-là quelques averses. Nous atteignons Saint-Martin-d’Entraunes (à gauche le col des Champs, à droite la Cayolle) encore frais et dispos.  Nous avons rendez-vous avec le seul « 2000 » de la Préalpine.

A la Saint-Igor, la pluie fait fort

Mercredi 5 juin, Saint-Igor : Saint-Martin-d’Entraunes-Chorges (130 km). – On prend à gauche, aussitôt réparée la crevaison de Christian. C’est pratique, une crevaison d’entrée comme la sienne : quand on cadre dans le viseur de l’appareil photo, on a à la fois sur l’image le copain qui répare (c’est toujours un bon souvenir) et en arrière-plan l’hôtel qu’on vient de quitter.

L’histoire ne nous amuse pas très longtemps. Il faut passer les impers dans l’ascension du col des Champs. Nous grimpons dans les nuages, nous ne verrons rien là-haut. De l’autre côté, la route détrempée rend les freinages aléatoires. Au milieu de la descente, j’ai la nette impression que la course de mes poignées de freins s’allonge à un rythme inquiétant.

A Colmars, tout en bas, Pascal retrouve une collègue à lui, et nous sommes tout sourire, parce qu’il est toujours préférable d’entretenir les meilleures relations du monde avec la chef de la brigade de gendarmerie. Des fois qu’elle contrôlerait mes freins. La vitesse à laquelle ils se sont amincis dans l’éprouvante descente du col des Champs, sous la pluie, m’inquiète passablement. Je procède à de nouveaux réglages. Le remplacement des quatre patins s’impose.

Nous  quittons Colmars frigorifiés. Le col d’Allos est censé nous réchauffer. Nous l’escaladons dans la pluie et le brouillard. On n’y voit pas à trente mètres, on perd de vue les copains, c’est chacun dans son coin de ouate. Au sommet, nous devrons la photo du contrôle, devant le panneau du col, à un couple de touristes allemands qui se demandent bien ce qu’ils sont venus faire dans cette tourmente.

La suite est marquée par une baisse relative du degré d’hygrométrie. Nous croisons à quelques encâblures de Barcelonnette et obliquons à l’ouest vers Le Lauzet-Ubaye et le barrage de Serre-Ponçon.

Avant l’étape à Chorges, il faut encore escalader le col Lebraut, prétendue formalité dont je m’acquitte avec un peu plus de peine que mes camarades. L’essentiel est de disposer d’une bonne chambre afin de tout faire sécher !

Je conserve de Chorges l’image d’une cour luisant sous la pluie, tandis qu’en guirlandes cuissards, chaussettes et maillots décorent la chambre que je partage avec Pascal.

A la Saint-Norbert, on galère

Jeudi 6 juin, Saint-Norbert : Chorges-Luc-en-Diois (131 km). – Ciel gris, plafond bas, chaussettes humides… Elles sèchent dans l’ascension très matinale du col de Manse. De là, nous rejoignons un piège insoupçonné : la route du col Bayard sur la N 85. Altitude 1.285 m seulement, mais une lecture attentive de la carte laisse apparaître une incroyable collection de doubles chevrons. Ce col est un mur taillé pour voitures et poids lourds. On y est doublé dans les épingles, et donc contraint de les escalader à l’intérieur, où l’on joue de la corde raide… Vivement Saint-Bonnet-en-Champsaur et les petites routes du Dévoluy !

C’est une erreur d’être aussi pressé. Car ce sont les routes du col du Noyer, un méchant passage de près de 7 kilomètres en marches d’escalier, et les marches sont hautes.

Casse-croûte à Saint-Etienne. C’est un jour sans lumière sur l’univers minéral du Dévoluy. Descente dans la vallée, Veynes, Aspres-sur-Buech, direction le col de Cabre. Dans son ascension, nous retrouvons la pluie, et ça tourne très vite au déluge. On se distrait comme on peut en observant la course d’un chien qui s’attache à nos basques pendant toute l’ascension. Il entreprend de descendre avec nous, mais cette fois il présume de ses forces. Nous avons attendu quelques minutes une accalmie, en vain. L’heure tourne. Il a fallu s’engager dans la descente sous les trombes d’eau. On essorera à l’hôtel, à Luc-en-Diois, que nous atteignons sous un ciel calmé par la vallée de la Drôme.

On sera consolés par la qualité de l’étape, le sourire de la demoiselle chargée de s’occuper de nous, la qualité du gîte et du couvert. L’Hôtel du Levant figure à bon droit dans les bonnes adresses de la Fédé.

A la Saint-Gilbert, on persévère

Vendredi 7 juin, Saint-Gilbert, Luc-en-Diois-Saint-Julien-en-Vercors (126 km). – En route pour Die, où notre passage est trop matinal pour nous pousser à la dégustation. L’heure est à l’épicerie, à quelques cartes postales et, miracle du petit commerce préservé de nos sous-préfectures, à l’achat des précieux patins de freins. Je procède au remplacement immédiat des quatre épaves qui m’ont trahi deux jours plus tôt dans la descente du col des Champs, et menaçaient d’attaquer mes jantes.

Dans un peu plus de 20 kilomètres, nous en aurons fini avec le col de Rousset, dont nous abordons la belle succession de lacets sous quelques rayons de soleil. En dépit de son altitude relativement modeste (1.254 m), c’est l’un des beaux cols de la randonnée. Il gratifie l’escaladeur de 1.000 m de dénivelée dans l’ascension depuis Die, ce qui mérite qu’on l’aborde avec respect. D’autres que nous s’intéressent ce jour-là au col de Rousset, dont quelques Belges en tenue légère, qui filent là-haut comme s’ils disputaient un contre la montre, méprisant les nuages qui surgissent derrière les sommets. Des brumes de chaleur bouchent lentement le paysage. Tandis que la route se rapproche des falaises du sommet, la fraîcheur nous tombe sur le dos. Il faut s’engouffrer dans le tunnel glacial qui débouche sur la forêt du Vercors. Quelques hectomètres plus loin, nous retrouvons l’air libre sur le versant nord, en pleine purée de pois.

Dans le bistrot où nous nous réfugions pendant quelques minutes, rencontre avec un groupe qui prépare une course d’orientation qui aura lieu pendant le week-end. Aujourd’hui, ils ont sans doute fait un large usage de la boussole, dans les brumes du col.

Journée grise sur le Vercors. Le café-hôtel du col de la Machine où nous faisons halte dans la deuxième partie de l’après-midi est triste à souhait, établissement désert au bord d’une route déserte elle aussi, quatre cyclotouristes mis à part. Nous avons contourné la montagne de l’Echarasson et chassé le col dans un triangle dont les pointes sont Vassieux-en-Vercors, Saint-Jean-en-Royans et La Chapelle-en-Vercors. Ce sont aussi les routes de la Mémoire, empreintes du souvenir du maquis du Vercors. L’entrée dans la Combe Laval est à ranger aussi dans les impressions fortes de la journée.

L’autre moment fort, mais fort de café celui-là, sera l’étonnant accueil qui nous est fait dans un curieux hôtel-restaurant de Saint-Julien-en-Vercors, déniché à grand peine. On est prêt à nous y accueillir, mais il convient de préparer les chambres, nous prévient-on. Qu’à cela ne tienne, le panaché a été inventé afin de permettre au cyclo de prendre la complète mesure de l’étape accomplie. Nous mesurons donc. Un quart d’heure… Nous nous enquérons de nos chambres, mais tout va bien, nous rassure-t-on… Une demi-heure s’est écoulée… Il faudra peut-être un quart d’heure encore avant de pouvoir passer sous la douche ! Tout ira mieux ensuite !

A la Saint-Médard, à la fête du rugby on prend part

Samedi 8 juin, Saint-Médard, Saint-Julien-en-Vercors-Saint-Alban-Leysse (128 km). – C’est une chance : la longue attente des douches hier soir n’a pas fait de victime et tout le monde est d’attaque. Seuls manquent au rendez-vous quelques rayons de soleil. Paysages champêtres de toute beauté, comme ces gorges de la Bourne que nous franchissons dans nos tout premiers kilomètres. De là, nous filons vers Rencurel, droit au nord (« filer » comme il est possible de le faire en commençant par une côte à double chevron…).

L’itinéraire ancien de Georges Rossini, que mentionnent les vieilles cartes de route de mes collègues, envoie d’abord vers l’est et Villard-de-Lans (puis Lans-en-Vercors et Autrans). La carte Michelin signale que la route est coupée. Droit au nord donc par le col de Romeyère (1.074 m) qui ne nous impressionne que par son charme agreste.

Nous voici sur la route dite « des Ecouges », inconnue de l’équipe. La surprise n’en est que plus grande. Nous sommes à 900 m d’altitude. Une route étroite surplombe de plusieurs centaines de mètres les gorges, dans un à pic extraordinaire. Heureux détour, même s’il nous contraint ensuite, la vallée retrouvée, à une vingtaine de kilomètres sur la nationale 532 longeant l’Isère.

Avant Saint-Egrève, j’ai le souvenir d’une crevaison. Christian ? Jacky ? Ce dernier peut-être. Les deux compères, si ma mémoire ne me trompe pas, nous offrent un échange verbal de vieux couple pas rassasié des scènes de ménage, sur un thème classique dont j’ai oublié les détails, mais qu’il serait facile de reconstituer. Si la question n’était pas : « Faut-il s’engager dans Antibes-Thonon avec des pneus usés ? », c’est sans doute qu’elle était : « Après changement de la chambre à air, doit-on utiliser les clés pour remettre le pneu en place ? » Bref, rien que du très classique, qui aide à ne pas trouver le temps long pendant la réparation.

Et qui dissipe d’éventuelles appréhensions de cyclos qui s’en vont affronter la fameuse trilogie de la Chartreuse, Porte-Cucheron-Granier, là où Charly Gaul forgea son succès dans le Tour 1958 (21e étape, Briançon-Aix-les-Bains, après l’ascension préalable du Lautaret et du Luitel, j’adresse au passage mes remerciements aux moteurs de recherche….). Pluie battante pour Charly Gaul, je me rappelle avoir lu cela.

Les conditions météo nous offrent une idéale mise dans l’ambiance de 1958. Heureusement pour nous, nous n’avons aux trousses ni Adriaenssens, ni Favero, ni Géminiani, ce qui nous permet d’aborder la Chartreuse avec une relative sérénité. Photo au col de Porte, point de contrôle, puis progression humide dans la forêt, entre deux haies de mélèzes noir, au-dessus de nos casques un plafond si bas que nous en courbons sans doute inconsciemment l’échine.

Il y a après Saint-Pierre-d’Entremont près de huit kilomètres pour rejoindre le col du Granier, et dans toute l’ascension une seule et brève éclaircie pour apercevoir la paroi verticale du mont Granier. Arrêt photo instantané, un oratoire est au premier plan ; l’appareil en a vu d’autres et supporte quelques gouttes de pluie supplémentaires. Quelques jours plus tard, le tirage de la photo révélera la présence d’un doigt gigantesque devant l’objectif. Il ne cache qu’une chose : la paroi du Granier, la seule perspective un peu dégagée de la journée, l’espace de quelques minutes…

Chambéry est rapidement dépassé. Il n’a pas été possible de réserver nos chambres et nous prenons la direction du Revard avec ce petit souci en tête. Nous essuyons un ou deux insuccès, jusqu’à trouver une adresse discrète au cœur de Saint-Alban-Leysse. Maison fermée. On frappe. Apparaît le patron. On explique… Deux chambres, quelque chose de pas compliqué à grignoter…

Notre interlocuteur est du genre compréhensif : « Pourquoi pas, mais à condition que vous aimiez le rugby. Parce qu’on se retrouve avec une équipe de copains pour regarder la finale du championnat ! »

Va pour la finale Agen-Biarritz ! Dans ces conditions improvisées, la soirée va nous confirmer que la passion rugbystique des gens du Sud-Est s’alimente parfois aux mêmes sources anisées que dans le Sud-Ouest. Il est démontré également qu’elle n’est pas exclusive : Jacky ne tarde pas à faire état de sa passion pour le football, et l’échange est fructueux.

Nous ne suivons pas nos compagnons de soirée sur leur chemin de supporters de la production anisetière. Nous ignorons encore que le refus d’une soirée de libations ne met pas à l’abri des lendemains arrosés ! Pour l’heure, qu’on se contente de noter, pour la postérité, que Biarritz, ce soir du 8 juin, s’empare du Bouclier de Brennus.

A la Sainte-Diane, le panorama est en panne

Dimanche 9 juin, Sainte-Diane, Saint-Alban-Leysse-Le Grand Bornand (119 km). – La montée au Revard prend, sans exagérer, des proportions dantesques. Le ciel paraît vider sur nos échines la totalité de ses fonds de réservoirs. Sous ce déluge, impossible d’espérer apercevoir quoi que ce soit des panoramas sur le lac du Bourget que vante la carte routière. Il fait froid, le Revard est déserté, il nous offre le spectacle de tristes allées de lotissements à travers lesquelles nous cherchons à compléter notre collection de cols au Taisson (1.487 m) puis au Golet de la Pierre (1.508 m). Nous écopons lors d’un arrêt dégoulinant au bar, abandonnant les vélos sous une de ces pluies qui vous a raison des toiles de sacoche les plus résistantes. Dans ces cas, le cyclotouriste se félicite de pratiquer l’emballage préalable et systématique de son bagage dans des sacs de plastique…

L’air est un peu plus sec au col de Leschaux , où, si mes souvenirs sont bons, l’eau gazeuse atteint un des tarifs les plus étonnants de notre périple. L’humidité reste de mise en descendant vers le lac d’Annecy. Nous gardons le col de la Colombière pour le lendemain, nous contentant de remonter le Nom, ce qui n’a rien à voir avec une recherche généalogique. Notre recherche porte seulement sur notre halte au Grand Bornand. Le travail de Pascal nous permet de profiter des contrastes : notre halte un peu spartiate de la veille, et diablement bon marché, est compensée ce soir par un arrêt dans un hôtel cossu, du trois étoiles. Après tout, c’est notre dernière étape, moins de 100 kilomètres au programme du lendemain.

Rien de tel qu’une soirée de confort douillet pour remettre en place le moral de la troupe. Celle-ci se souviendra du Revard comme d’une des plus belles douches jamais essuyées à vélo. Le soir descend sur Le Grand-Bornand, traversé de rares voitures. La chaussée luisante reflète leurs codes allumés de bonne heure.

A la Saint-Landry, le voyage est fini

Lundi 10 juin, Saint-Landry, Le Grand Bornand-Thonon-les-Bains (99 km. Total 888 km). – La première chose qu’on ait à faire, c’est de grimper la Colombière. L’ascension s’achève dans la plus totale purée de pois qu’on puisse imaginer. Là encore, pour la vue, on repassera. A quoi ressemblent donc la chaîne du Bargy et les sommets qui encadrent le col ?

Après le Reposoir, les indications de Georges Rossini nous conduisent en direction de Romme, nous promettant au passage un « col de Romme » que refusent de leur côté les Cent Cols.

Tout cela commence à sérieusement sentir l’écurie. On franchit Cluses, puis Saint-Jeoire. Montée sans histoire vers les pâturages de Plaine-Joux, où l’on accède aux ondulations d’un plateau fait pour servir de paradis aux skieurs de fond. Temps sec mais glacial, nous avons quelque peine à nous réchauffer.

Nous faisons halte dans la pittoresque buvette des Plaines-Joux, un lieu qui a résisté sans doute à tous les changements apportés ailleurs par les décennies de l’après-guerre. Les Trente Glorieuses, connaît pas. Le plaisir est pour le visiteur, qui trouve là comme un musée du tourisme montagnard.

Saxel, dernier col et dernier coup de tampon sur les quatre cartes de route. Le ciel se lave soudain des nuages qui l’encombraient. Thonon et le Léman nous apparaissent du haut de la descente. Cela fait une semaine que nous n’avions pas vu le soleil. Il nous reste une demi-douzaine de virages dans la forêt (la descente du col de Saxel) pour profiter du coup d’œil. Les quinze derniers kilomètres sont déjà des bornes dans la vallée, même plus un promontoire. Retour brutal à des altitudes civilisées.

La voiture est au camping du Lac Noir, où les propriétaires nous font un accueil sympathique. Le camping n’est pas ouvert, mais ses douches nous sont accessibles sans peine.

De l’eau, encore de l’eau. Mais celle-ci est la bienvenue…

François Tartarin

2003, 2004, 2005…

Antibes-Thonon
Les participants : François Tartarin (UC Touraine), Jacky Ferrand, Pascal Augouvernaire et Christian Videau (de g. à d.).