STRASBOURG – PERPIGNAN : D’une sœur à l’autre …. 

23 au 26 juin 2009



Prologue

Sur une diagonale, l’imprévu est finalement la seule chose prévisible !

Et pour ma première tentative en solitaire, ça commence tôt. Pour être précis vers 4h15, lorsque pour quitter l’hôtel à Lingolsheim, je suis contraint à jeter mes bagages de l’autre coté de la clôture, hisser mon vélo par-dessus le portail, le descendre coté « liberté » au travers des barreaux. Pour finir ou plutôt pour pouvoir commencer, je dois escalader le portail en essayant de préserver mon intégrité de cycliste et pour tout dire mes attributs virils menacés par les picots du grillage défensif.

Une diagonale, c’est aussi du sport !



De Strasbourg (67) à Nogna (39) - 348 km, dénivelé 2100 m

L’intermède de la grande évasion me vaut d’arriver au commissariat de Strasbourg, avec un quart d’heure de retard. Là, une cyclote, que je prends d’abord pour une diagonaliste sur le départ m’apostrophe : « tu es en retard ! ». 

Tandis que je pointe auprès du planton de service, nous faisons connaissance : Jocelyne HINZELIN, sariste, s’est levée en pleine nuit pour m’accompagner avant de partir travailler. Cette prévenance me touche au point que l’incident matinal est aussitôt rangé au rayon des souvenirs cocasses.

Alors que l’aurore pointe (elle aussi), Jocelyne me quitte sur un rond point fort peu romantique. Alors, n’en déduisez rien …

Les villages se succèdent : Plobsheim, Gerstheim, Diebosheim, Sassensheim, Artholsheim, Markolsheim. La lecture des pancartes et de la feuille de route évoque le ahanement d’une locomotive à vapeur, dont j’adopte le rythme.

La monotonie de la plaine alsacienne est un instant interrompue par la singulière cité de Neuf Brisach toute hérissée de remparts et de bastions.

Après une centaine de kilomètres la musique toponymique cesse : c’en est fini des Fessenheim, Bantzenheim, Ottmarsheim, Rixheim et autre Habsheim. Je réalise que le vent et l’absence de relief m’ont aidé à combler mon retard et même à prendre une certaine avance. Je m’en veux presque de ne pas avoir pris le temps de marauder pour goûter aux cerises qui pendaient aux branches surplombant la piste cyclable !

Les collines du Sundgau ralentissent à peine la cavalcade vers le sud et sur le coup midi je fais halte à Porrentruy pour un pointage au pays des helvètes. Tandis que le vélociste intrigué par la plaque de cadre me gratifie d’un tampon, je lui explique le principe des diagonales. Il m’indique que mon passage dans le Jura, dernier né des cantons suisses, coïncide avec la date anniversaire de la création de ce canton. Ce jour là, les jurassiens ont cessés d’être bernés par les bernois.

Bref, deux évènements pour le prix d’un !

Alors que je reprends à peine mon pédalage frénétique, je découvre la silhouette imposante d’un diplodocus planté au milieu d’un giratoire à la sortie de la ville. Est-ce une illusion due à un excès de consommation de pâtes à la carbonara ?

Au retour, je suis presque déçu en apprenant que la présence d’un dinosaure, en un lieu si souvent propice aux délires de toute sortes, ne doit rien à la fantaisie d’un aménageur. Plus simplement, cette statue gigantesque a été érigée pour préfigurer un futur centre de paléontologie suite à la découverte de nombreuses traces de ces mastodontes préhistoriques dans la région.

Mon incursion chez les cousins jurassiens est de courte durée, une petite grimpette, vent dans le dos, suivie d’une belle descente à travers bois vers Vaufrey me catapulte vers ma terre natale, le Doubs.

J’éprouve une curieuse sensation en parcourant cette route de haute vallée du Doubs où je n’étais pas revenu depuis près de trente ans. Des souvenirs enfouis aux tréfonds de la mémoire resurgissent. En contemplant ces paysages paisibles et immuables de prés, de forêts et de falaises accessibles aux seuls rapaces, j’ai l’impression de voyager dans le temps plus que dans l’espace.

La longue ascension de la côte de Saint Hippolyte me ramène à la réalité, pour s’élever physiquement, il faut vaincre les lois de la pesanteur, en clair 30/23 et pas trop vite s’il vous plait, car la route est encore longue…

A quelque distance du sommet, un cycliste en goguette m’offre l’hospitalité de sa roue arrière. Malgré le poids de ma monture et des quelques 200 km déjà parcourus, en franc-contois obstiné, qui ne veut rien céder à un autre franc-contois décidé et véloce, je m’accroche tant bien que mal à sa roue. Heureusement, il finit par tourner…

Après l’effort pour s’extirper de la vallée du Doubs, la randonnée reprend plus tranquille sur les moutonnements du plateau de Maîche. Je peux alors me replonger dans la rêverie en regardant les clochers galbés à l’impériale aux tuiles vernissées et les villages aux noms autrefois familiers : Frambouhans, Bonnétage, le Russey, les Fins, Morteau. J’essaie au passage des villages de retrouver les noms ou les visages de mes camarades collégiens qui habitaient ces lieux, mais l’inexorable fuite des ans et la perte des neurones ont eu raison de ce passé à la fois si proche et si lointain.

Le vent toujours favorable me pousse, me laissant à peine le temps d’observer deux cygnes qui glissent gracieusement sur l’eau sombre d’un méandre du défilé d’Entreroche hérissé de sapins.

A la sortie de la vallée, un autre cycliste de rencontre m’entraîne et m’accompagne, ou plus exactement me précède à un rythme d’enfer, pendant une dizaine de kilomètres jusqu’à Chaffois.

Après la halte à Censeau pour le repas du soir, le vent semble avoir perdu de sa force, mais les deux heures d’avance sur ma feuille de route, me permettent de repartir en toute sérénité pour la cinquantaine de kilomètres restants.

Après Champagnole et la montée vers Mirebel, le profil s’apaise et souvent même descend. Dans les rougeoiements du crépuscule, le parcours final au travers une campagne où alternent les prés et les bois, avec de rares villages perdus au milieu de nulle part est un véritable moment de bonheur. L’air du soir paraît léger. En forêt, le vent se tait comme pour mieux laisser entendre le silence entrecoupé de cris d’oiseaux.

Entre Verges et Publy, la musique lointaine des sonnailles d’un troupeau, se mêle au tintement des clarines et des grelots des vaches broutant dans les prés voisins. Je retrouve l’atmosphère des soirées d’été de mon enfance lorsque je dormais la fenêtre ouverte sur les prés alentours.

La nuit est maintenant tombée lorsque j’arrive à Nogna. Agnès ma plus jeune sœur, me voyant arrivé casqué avec la lampe frontale, engoncé dans un gilet réflectorisé, le vélo bardé d’un double éclairage avant, clignotant des jambes et du casque ne peut réprimer un éclat de rire :

« Bruno, viens voir, ROBOCOP est arrivé ! ».



De Nogna (39) à Crest (26) - 273 km, dénivelé 1750 m

Le jour est déjà levé lorsque je quitte Nogna.

La première partie de la matinée se présente sous les meilleures auspices : beau temps, pas de vent, parcours sur des routes connues qui cumulent tous le attraits pour un cycliste : tranquillité, revêtement parfait, paysages souvent grandioses aux abords de Thoirette.

Au delà, le parcours parsemé de rares hameaux emprunte une route qui ondule dans les gorges de L’Ain, découvrant au détour d’un virage les falaises qui s’ouvrent et se resserrent sur la rive opposée.

A partir de Poncin, les villages se succèdent sans discontinuer sur la route de plaine longeant la vallée de l’Ain. Le désordre des installations d’une fête foraine masquant vraisemblablement les panneaux indicateurs me vaut une première erreur de parcours vers Pont de Chazey : au lieu de suivre la petite route des bords de l’Ain, je m’égare dans une zone industrielle du coté de Meximieux. Plus loin, vers Loyettes, une succession de giratoires finit par me donner le tournis et désorienté, je poursuis la visite des zones industrielles de Pont de Chéruy et des environs : deuxième erreur de parcours.

Malgré ces contretemps, je dispose encore d’une heure d’avance par rapport à ma feuille de route. Le Rhône est franchi, et bien que le relief se fasse plus présent, je décide alors de me détourner de quelques kilomètres pour rendre visite à une amie installée aux environs de Bourgouin-Jallieu où je dois pointer. A mon arrivée à Ruy, la table est dressée dans le jardin et nous déjeunons ensemble.

A la reprise, pendant une vingtaine de kilomètres, jusqu’à Champier, la chaleur, le trafic poids lourds et le relief très marqué rendent la progression laborieuse. Passé la bifurcation qui mène à la Côte Saint André, le parcours devient plus agréable au travers de secteurs boisés.

Peu après Roybon, au sortir d’un virage en côte, je découvre un panorama inattendu sur le massif du Vercors qui s’étale à perte de vue. La route sinueuse s’accroche sur les crêtes d’une montagne qui permet d’admirer pendant un long moment les falaises de la forteresse du Vercors distante à vol d’oiseau d’une vingtaine de kilomètres. Passé le col de la Madeleine, on aperçoit une abbaye plantée en contrebas comme pour magnifier encore le décor et donner toute sa dimension au paysage.

Puis, au creux du vallon de la Savasse, la route plonge dans une très longue descente vers Romans.

L’Isère traversée, je retrouve un itinéraire parcouru de nuit lors de la dernière flèche Véloccio du Pontet. Les quarante derniers kilomètres de la journée me paraissent beaucoup plus longs que lors de notre randonnée pascale : la nuit les lignes droites interminables n’existent plus, le cerveau supplante enfin les jambes.

À Crest, la nuit est allongée d’une heure. Tant mieux. !



De Crest (26) à Béziers - 268 km, dénivelé 1345 m

Échaudé par les péripéties strasbourgeoises, j’ai vérifié la veille la manière de quitter l’hôtel.

Le jour ne tarde pas à se lever, révélant les détails d’un paysage déjà méditerranéen. Je me dirige sans peine sur ce début de parcours déjà reconnu lors de la flèche du Pontet : Puy Saint Martin, Charols.

Après la Begude de Mazenc, débute l’ascencion du col d’Aleyrac. L’éolienne, plantée au point de basculement apparaît au détour d’un virage. Je ne la quitte plus des yeux, de l’autre coté, ça descend vers le petit déjeuner…

La descente rapide me porte vers Grignan, au milieu des champs de lavande en fleurs. La lumière matinale fait resplendir la Provence. Je ne me lasse pas de ce paysage paisible, de vignes et de bourgs aux belles maisons de pierre couvertes de tuiles romaines, regroupées autour de leur église à campanile en fer forgé ou blotties sous les remparts de leur château.

« On est heureux nationale 7 », pas vraiment ! je n’ai qu’une hâte sortir d’Orange et de la circulation. A Roquemaure, , je contacte ma soeur cadette qui résidant à Nîmes doit me rejoindre à Remoulins. N’imaginant pas le profil un peu tourmenté qui m’attend, je pèche par excès d’optimisme en lui annonçant mon passage dans cette ville vers onze heures.

Arrivé à Remoulins plus tard que prévu, je ne remarque d’abord pas ma sœur Nadine, unique supporter de mon périple, qui brandit une pancarte avec des encouragements à mon intention.

Nadine, très émue et très fière à la fois, annonce aux clients attablés qui s’intéressent à ma monture la nature de l’équipée. Dans le tumulte d’une circulation assourdissante de poids lourds qui remontent l’artère principale, elle déballe un ravitaillement qui n’était pas prévu au programme. Elle ignore le règlement des diagonales !

Alors pour ne pas la blesser de tant d’attentions et parce que la vue de ces victuailles me met en appétit, j’anticipe l’heure du repas.

Nous ne nous sommes pas vus depuis près de deux ans, la pause parait bien trop courte mais déjà je dois repartir. Diagonaliste, un dur métier !

En franchissant le Rhône, le parcours s’est infléchi vers le sud-ouest et c’est justement de là que vient le vent, sans rien pour l’arrêter. Je ne tarde pas à en sentir les effets, j’ai la sensation de faire du surplace. L’impression est renforcée encore par le peu d’attraits des endroits traversés, villages sans âme de la banlieue sud de Nîmes, route monotone ou le sifflement du vent devient vite abrutissant. Les villages et les villes se succèdent, Vauvert, Aimargues, Lunel, Mauguio, Montpellier, à contresens de l’itinéraire de notre précédente diagonale Hendaye-Menton avec Francis et Jean Claude.

A l’entrée de Montpellier, par précaution je confie à mon assistant « Gégépéesse » la mission de me guider pour m’extraire du dédale cette ville qui semble être le cauchemar de nombreux diagonalistes.

A Saint Jean de Védas, pour le remercier de m’avoir aidé à traverser sans encombre l’agglomération tant redoutée, je m’offre une bière. Nous l’avons bien méritée. Là, le patron du bar-PMU local est très serviable, il garde mon vélo et remplit mes bidons de sirop de grenadine en prodiguant ses encouragements pour la suite.

La mutation de l’ex nationale 113 en D613 ne l’a guère rendue plus fréquentable. C’est un enfer automobile toujours aussi fréquenté qui dure jusqu’à Mèze.

De Meze à Florensac, j’ai tout loisir pour méditer sur la vanité du cycliste solitaire. Sans le vent, et sans vraiment le dire, mais en le pensant très fort, je me voyais déjà dormir à Narbonne ; et pourquoi pas avec un peu d’ardeur pousser directement à Perpignan !

Maintenant, avec le sifflement continuel du vent, la faible vitesse de progression, mon ambition ne va plus au-delà de Beziers. Ça m’apprendra à rêver plus fort que je ne pédale !

Apres 150 km de vent contraire, lorsque apparaissent la débauche des pancartes publicitaires et toutes les horreurs des temples de la consommation bordant ce genre d’artère, je trouve soudain la Voie Domitienne très accueillante.

Par la grâce d’Eole, la nuit sera plus courte d’une heure.



De Béziers (34) à Perpignan (65) - 100 km, dénivelé 405 m

A 3 heures du matin, je quitte l’hôtel mais il s’en faut de peu que mon périple ne se termine à la sortie de Béziers.

Là, des noctambules à pieds se mettent en travers de la route pour essayer de me faire chuter. Heureusement à cet endroit le parcours est descendant, alors je fonce pour éviter une éventuelle agression.

Pendant quelques kilomètres, je suis inquiet à l’idée qu’ils me pourchassent en voiture tant je suis visible avec le baudrier et les lumières de toutes sortes.

Mais la route se poursuit sans histoire avec juste un petit vent latéral à peine gênant.

Après Narbonne, traversée sans voir âme qui vive, j’ai la sensation que le vent est presque devenu favorable. De fait, la direction de la route s’oriente insensiblement vers le sud au fur et à mesure de la progression vers Sigean.

Encore une cinquantaine de kilomètres au petit jour, puis je débouche vers le rond point dominé par le fuselage d’avions exotiques en attente de réparation. Le final emprunte le même itinéraire que celui de notre première diagonale entre Brest et Perpignan.

« Gégépéesse » est à nouveau sollicité pour la forme pour rejoindre le commissariat.

À huit heures trente le contrat est rempli, le cycliste et son vélo se portent bien !


Gérard Gauthier

Diagonale 09134 du 23 au 26 Juin 2009