Un Paris - Brest - Paris : « peurs… dans la nuit »

 

Par Joël LAMY

 

 

J’avais programmé une année forte de circuits touristiques pour une apothéose sur le Paris-Brest-Paris… Avec plus de 15.000 km de parcours, j’étais en droit d’attendre une « perf » pour cette concentration. Plusieurs personnes m’ont incité à la prudence. Peut-être ont-elles eu raison car je suis arrivé « dans un fauteuil » avec même une escorte d’un motard à travers Saint-Quentin-en-Yvelines. J’étais un « Very Important Personnage ». Seulement tout ne se déroule pas selon vos désirs…

 

Avec beaucoup de gentillesse, les contrôleurs de vélo ont accepté de contrôler la machine, le dimanche matin du départ au lieu du samedi : ce qui devrait être de règle pour ceux qui habitent loin de la capitale. Vers 15 h, nous entrons dans le sas du départ sous un soleil de plomb… avec plus de 35°C : la chasse à l’eau est commencée avant de démarrer ! C’est à 16 h 40 que je pars avec la 3e vague. Et au départ, nous suivons la voiture ouvreuse sur une vingtaine de kilomètres et la troupe est lâchée : et déjà avec les passages pavés, les éclairages volent, les pompes se détachent, les bidons s’échappent… C’est un gymkhana et une grosse concentration pour ne pas trop lâcher les groupes. J’ai vu partir Jean-Luc Basso de March, puis Hervé Pouant (de Sainte-Maure-de-Touraine). Les deux ont une assistance sur leur trajet aux points de contrôle-ravitaillement. Moi, je continue « à l’ancienne » à faire le parcours en solo avec la sacoche au guidon. Les quelques badauds sont sollicités pour une demande d’eau car les bidons se vident rapidement. Mortagne-au-Perche est passée avec un premier sandwich puis la nuit arrive et c’est à Villaines-la-Juhel, premier contrôle et autre ravitaillement (23-8, 1:01). Les encouragements des Mayennais pleuvent et l’ambiance est bien là. Fougères est atteint à 4:54. Là une bonne restauration est nécessaire. Jean-Gérard Bouchet (de l’AS Luynes) me rejoint, je l’avais motivé pour qu’il fasse le PBP 2011. Et c’est avec un grand plaisir que je partageais la route avec lui. Tinténiac (7:38), puis Loudéac (11:33) sont franchis avec facilité mais Carhaix-Plouguer (15:26) sera notre première grosse difficulté : Jeannot fera un genre de décollement de rotule suite à une manœuvre trop rapide de son pédalier compact de grande couronne à la petite lui faisant tourner trop vite les jambes. Donc premier contrôle à l’infirmerie. Bandage serré autour du genou, là on lui préconise d’arrêter… Cependant on décide quand même de poursuivre jusqu’à Brest. Les monts d’Arrhée sont franchis avec souplesse et c’est avec soulagement que nous atteindrons la ville à travers le port monumental et la longue remontée de la rue de Siam (20:07). Nouvel avis médical… et on repart ! Mais dans la nuit, la fatigue se fait sentir et c’est avec beaucoup de difficulté que nous regrimpons vers le roc Trédudon où je fais un arrêt inopiné pour m’allonger sur l’herbe humide. Jeannot m’incite à repartir au plus vite mais nous roulons à toute petite allure. Une voiture s’arrête et je demande à combien se trouve Carhaix : « 40 km !… » Nous arrivons au sommet de ces monts et c’est une grosse averse de pluie d’orage qui nous tombe dessus pendant une demi-heure… c’est long ! Mais nous sommes sur les hauteurs et la descente s’amorce vers Carhaix. Le rythme est soutenu et je me souviens que Jeannot n’aime pas les descentes trop rapides. Je m’arrête après un pont et je surveille son passage. Pendant plus d’un quart d’heure, j’attendrais. Je repars et me trompe d’itinéraire : ma vue est brouillée par l’éclairage fixé sur le casque, se reflétant dans mes lunettes. Je pose question aux responsables sécurité, au poste informatique (en panne : ils ne savent pas qui est passé par le poste de contrôle !)… Tout un film d’épouvante me passe par la tête : est-il arrêté ? le genou a-t-il lâché ? est-il tombé ?… A travers le self-service, j’appelle : rien ! J’appelle au portable : j’avais deux numéros et évidemment un numéro fonctionne et je réveille sa femme qui m’incite à continuer mon chemin… Enervé, je repars vers 3 h et j’atteindrais St-Nicolas-de-Pelem pour dormir de 5 h à 7 h le mardi 23.

A travers des chemins innommables et au revêtement difficile, je rejoins un groupe dont un jeune Suédois à l’anglais difficile et au français incompréhensible, nous roulons de concert et la bosse de Bécherel est avalé sur un bon tempo pour arriver à Loudéac (9:33). Là, j’apprendrais, très soulagé, que j’étais passé avec un quart d’heure de retard sur Jeannot à Carhaix. Nous mangeons léger. Tinténiac, solide déjeuner (12:58), Fougères (15:47). Avec soulagement j’arrive dans ma Mayenne natale et j’invite un Rochelais à ne pas m’embêter car je suis chez moi… Seulement un couple d’agriculteurs mène plusieurs vaches de leur ferme vers un pré voisin et sont bien à droite sur la route. L’homme est devant et la femme à l’arrière. Issu de famille agricole, j’essaie de passer en premier du groupe. J’avance tranquillement mais une vache tourne la tête au dernier moment et coupe l’autre moitié de la route. Une seule solution : la berme et le fossé au talus bien relevé. Tenant bien le guidon pour garder la trajectoire descendante, je m’arrête au fond du fossé tapissé de grandes herbes et d’épines duquel les copains me sortiront. Pas trop de dégâts sur le vélo, mais des estafilades sur les mollets laissent des traces sanguinolentes superficielles. Je repars mais je laisse filer les collègues pour grignoter quelques barres de céréales puis je m’arrête à un ravitaillement sauvage où je retrouve un peu de soulagement moral. Et à 20:13, j’atteins Villaines et le plaisir de retrouver André et Annick, beau-frère et belle-sœur, et le trésorier de la FFCT 37, Christian Videau. L’infirmerie acceptera de me nettoyer les plaies et après un bon massage, je vais manger un sandwich et nouveau démarrage sous les applaudissements des Mayennais. Mais le rythme est brisé… je m’allongerai vers 23 h sur le bord de la route pour sommeiller un peu. Puis Mortagne est atteint difficilement (mercredi 24 à 1:30). Solide dîner. Pendant ce repas, je revois le jeune Suédois avec plusieurs de ses amis. L’un s’est allongé sur une table pour dormir. Voulant se tourner, il chute par terre de 80 cm de haut : hématome à la tête, il en sortira sur une civière vers l’infirmerie avec une minerve. Je décide vraiment d’aller dormir de 3 h à 5 h sur un lit picot dans le gymnase. A 5 h 15, je remonte sur l’engin et je descends de Mortagne à petite vitesse alors que la route descend. Ma visibilité est vraiment mauvaise. Je sais qu’il faut atteindre Longny-au-Perche. Quelques feux rouges de collègues trouent la nuit mais ce n’est pas suffisant. Avec persévérance, j’avance. Le petit jour arrive sur Dreux où je déjeune de bon appétit (8:38). Ensuite traversée de Gambaiseul et sa montée à plus de 15 % sera franchie avec beaucoup de tranquillité et un public de connaisseurs (bande de masos… qui admirent la souffrance du cyclo !). Arrivé dans l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, une « cyclote » nous intime d’une voix érayée mais avec beaucoup de conviction d’utiliser les pistes cyclables… Seulement un motard de la sécurité arrive et m’escorte jusqu’à l’arrivée… Le V.I.P. est arrivé à 12:09 sous les vivas des badauds et de ma sœur Ghislaine et son mari Sylve…

 

                                                       Joel Lamy